Effroi

Ici toutes choses naissent et disparaissent d’elles-mêmes.
Immense pierre. Stigmate. Parole ambiguë, stérile.
Le printemps est à la fois sa mère et sa perfide marâtre.
Cendres de rêve, rêve de cendres. Effroi.

Bu par les sécheresses, inondé de noires pluies,
jours sur nuits s’entassent en lui, le comblent,
et le long de son écorce s’encastrent en vertèbres
les ombres ossifiées de chairs sauvages et de furies.

Ici les bourrasques sifflent et d’obscures spectres hurlent,
ici, le péché originel et le crime et le châtiment et le blâme.
Ici l’homme et la bête partagent le même antre
et l’enfant inaugure son premier pas.

Par-dessus, le pain germe, ses racines sont amères et profondes,
aussi est-il sec et doux, et brûle comme une flamme.
Poème, si quelque ermite harassé t’aborde,
héberge-le, qu’en ce brasier il soit ton égal.

Rose dans la gorge, véronique dans la bouche,
gale dans le sang contradictoire,
terre de venins au goût de mort,
la pierre en feu roule. Brûle. Brûle. Brûle.

Ici toutes choses naissent et disparaissent d’elles-mêmes.
Immense pierre. Stigmate. Parole ambiguë, stérile.
Le printemps est à la fois sa mère et sa perfide marâtre,
cendres de rêve, rêve de cendres. Effroi.

Aco Šopov, Cinérémancien (Гледач во пепелта), 1970
Traduit par Edouard J. Maunick, Anthologie personnelle, 1994
Inspiré par le tremblement de terre de Skopje (juillet 1963), l’original macédonien de ce poème a été initialement publié dans la revue Sovremenost, XIV, 10, 1964