Complainte d’au-delà de la vie

Me voici au comble de la douleur.
Je suis un homme. Mais l’homme, qu’est-ce?
Devant moi le vide, derrière moi le vide.
Vide qui de lui-même s’enflamme.

Au-delà de la vie, crucifié vif
lié par des nœuds aveugles.
Je parvins au comble de la douleur.
En ce jour. Noir-jour. Par une noire échelle.

Au comble de la douleur.
Au-delà de la vie
au-delà de moi-même,
de l’indicible,
de l’inconsumable,
au-delà de l’eau,
au-delà de la source,
au-delà de la racine.

Que la terre se désagrège enfin, que les eaux se résorbent,
que la coupe du soupir déborde
pour toutes les cités dans cette cité,
pour tous les deuils dans ce deuil.
Dites, qui dois-je blâmer ?
Qui pleurer, dites!
Ô enfant qui n’es plus,
mon deuil est ton refuge.

Mon deuil est ton refuge,
ton ombre ma sépulture.
Terre-gémissement, terre-désert
surgie de morts vagissements,
terre regarde-moi, terre dévêts-toi.

Prends cet œil,
prends ce grain de blé
racorni dans ta main.

Prends-moi, terre, ou ramène-moi,
ramène-moi au bas de cette cime,
au bas que cet au-delà,
redonne-moi ma force d’homme.
Ô terre, sur terre ramène-moi.
Je suis un homme, que ma souffrance soit humaine,
que je découvre la pierre où vif m’emmurer
dans l’arche d’un pont.

Aco Šopov, Cinérémancien (Гледач во пепелта), 1970
Traduit par Edouard J. Maunick, Anthologie personnelle, 1994
Inspiré par le tremblement de terre de Skopje (juillet 1963), l’original macédonien de ce poème a été initialement publié dans la revue Sovremenost, XV, 6, 1965