Orage

Comme elle m’emporte la rivière, comme elle me précipite
d’un lac à l’autre, d’une soif à l’autre.
De la gorge muette des poissons, monte inéluctable
le chant de ceux qui tournent sans trêve tels des hélianthes d’eau.

Au bas de cette tour, viens attiser la braise
sous les ailes de l’oiseau d’eau,
le frisson de la moindre fleur y berce tous les siècles,
et promène l’ombre immense d’anciens visages.

Les entrailles rugissent, l’éclair les déchire comme il déchire le ciel dru,
le monde est déraciné, les vielles charnières craquent,
parmi l’argenture des vagues tout s’écroule,
s’évanouit et meurt comme devant des seins épanouis.

Pleurez eaux, hurlez entrailles, hurle globe enflammé.
La saison des orages est la seule vraie saison.
Sous ton corps, la terre s’allonge harassée
et le noir cavalier vient cueillir son fruit.

Aco Šopov, Cinérémancien (Гледач во пепелта), 1970
Traduit par Edouard J. Maunick, Anthologie personnelle, 1994