Fugue romantique

1.
D’ordinaire dans des soirs pareils,
lorsque le gardien de nuit
descend de la montagne
avec sa clef dorée autour du cou,
et ouvrant les portes
du corso bruyant
de majestueux ennuis,
déverse ses huches
pleines de souhaits tout ronds,
d’ordinaire dans des soirs pareils,
lorsque recommence inlassablement
la vieille, interminable
et prévisible discussion
entre les nombreux promeneurs
sur la petite place,
d’ordinaire dans des soirs pareils,
à l’autre coin de la rue de la gare
où les cireurs de chaussures
piétinent sans arrêt,
comme des cigogneaux sur une patte,
mon ami inconnu,
toujours appliqué à la tâche,
m’invite à accomplir mes devoirs de citoyen,
et pendant que je m’incline légèrement
pour admirer avec quelle adresse
il exerce son métier
faisant briller par miracle
tous les vains espoirs,
il me raconte longuement
sa vieille histoire amère,
à propos d’une certaine fille,
à propos d’une certaine garce,
qui vivait semble-t-il, là-haut,
au troisième étage.

2.
D’ordinaire dans des soirs pareils
j’écoute une histoire ordinaire.
« Crois-moi, dit l’ami,
c’est franchement incroyable.
Elle est plus frêle qu’une biche,
plus belle que toutes les filles.
T’as beau chercher, mais rien,
c’est la beauté de la rue.
Ah! si je pouvais l’épouser,
l’avoir à mes côtés –
j’serais l’homme le plus heureux au monde !
Et alors, tu verrais,
en deux jours on ferait
la recette de toute l’année.
Mais elle… comme un poisson,
elle te glisse des mains
et préfère un bonhomme,
vieux, riche et généreux.
Sans même me regarder,
elle me passe sous le nez
ses souliers… en peau de serpent…
alors, va les nettoyer !

Ah, maudite destinée! »

3.
D’ordinaire dans des soirs pareils
j’écoute la même histoire.
Mais aujourd’hui, invité
par la crécelle de ses brosses
à venir accomplir mes devoirs de citoyen,
mon ami inconnu,
d’un air désappointé,
se mit à raconter
la fin de son histoire:
« Serpent, et non biche,
voilà ce qu’elle est.
Elle a ôté ses souliers,
comme le serpent sa peau,
et s’est enfuie avec un pauvre diable
plus fauché que moi.
Elle s’est enfuie p a r   r o m a n t i s m e,
dans les bras de ce gueux
en me laissant ses souliers
en guise d’adieu.

Ah, maudite destinée!

Mais la vie est une roue,
une autre passera
et trouvera, pourquoi pas,
ces souliers à son goût.

Et alors tu verras…!  »

4.
D’ordinaire dans des soirs pareils,
lorsque le gardien de nuit
descend de la montagne
avec sa clef dorée autour du cou,
les gens se précipitent
dans ses huches,
et multiplient le nombre
des souhaits tout ronds.
D’ordinaire, pareils soirs
apportent quelque chose d’étrange.

Аco ŠopovNon-être (Небиднина), 1963
Traduit par Edouard J. MaunickAnthologie personnelle, 1994
L’original macédonien a été initialement publié dans la revue Sovremenost, X, 5, 1960