Élégie du poète clochard

à S. mon aimée

Je gis effondré au pied de la citadelle,
je ne peux ni avancer ni reculer.
L’enceinte respire l’air de ma maison en ruine,
et mon non-être souillé le long des sentiers de l’éden et de la géhenne
me frappe et m’éblouit comme une foudre naissante.
Comment me lever et lutter ? Je dois me lever et lutter…

Me suis-je levé, ou non ? Je ne sais.
Mais je sais que je me suis réveillé
dans la ville des poètes maudits.
Ce fut l’heure et le temps d’un fauve
longtemps apprivoisé et dompté
errant comme un clochard
dans les grandes salles d’attente et les couloirs,
ramassant les derniers mégots comme de vieilles reliques,
celles que l’on ne vénère qu’ici
où dans quelque autre Salpêtrière du monde.

Mon amour, nom tissé de la rosée la plus pure,
tu viens chaque jour apaiser ta douleur immuable,
alors que tes entrailles et tout ton corps
brûlent comme un océan en feu,
prends-moi, mon amour, emporte-moi,
emporte-moi dans ton refuge vaste et rassurant,
emporte cet oiseau des nids de feu,
nids de feu où la verdure s’épanouit,
où un arbre miraculeux pousse
et se couvre de feuilles
et se nourrit de la sève du non-être.

Emporte-moi à travers les nids de feu,
que mes tempes éclatent,
que dans tes bras j’explose tel un noir ballon de rire,
que dans cette ville ma vie s’efface
et que vive cet arbre
que le non-être préservera.

Paris, Février 1978. Hôpital de la Salpêtrière

Aco Šopov, Arbre sur la colline (Дрво на ридот), 1970
Traduit par Edouard J. MaunickAnthologie personnelle, 1994

Le poème original a initialement été publié dans la revue Razvitok, mars-avril 1979