Le chant de la signare

chante ton chant céleste

Chante ton chant céleste,
Signare aux yeux violettes sur charpente noire.
Ta gorge rivalise avec la fureur de l’océan,
avec les tempêtes de sable du désert,
tes yeux sont source vive,
estuaire de tous les fleuves d’Afrique
où navigue la galère négrière en retard
de ma tête embrasée,
aux yeux abîmes béants, aux yeux tunnels sans issue,
éclairant son chemin de nuit et d’obscur,
alors qu’autour tout est ébloui de clarté
et de soleil, soleil, soleil !
Le soleil assiège le crâne,
la tête brûle, s’embrase, jusqu’à l’incandescence,
seuls les deux trous froids, les deux tunnels sans issue
vomissent une pâte noire de nuit et d’obscur
qui brouille sa course
et rend vaine sa quête de la terre jamais promise.

danse la danse des morts

Chante ton chant céleste,
danse la danse des morts
sur cette tombe où je gis enterré vivant,
privé d’yeux pour te voir,
mais devinant à travers la terre,
le flot de ta beauté.
Ta beauté qui donne un sens au cours des fleuves
et dompte les eaux de l’océan,
ta beauté qui fait tourner les deux saisons
comme deux manèges funestes :
manège de la sécheresse, manège de l’hivernage.
(Pris, un jour, dans le vertige du manège de la sécheresse,
alors que les animaux crevaient le long des routes,
mon esprit se troubla et je perdis connaissance.
Encore vivant,
on m’enterra près de la Maison des esclaves).
Ta beauté qui roule jusqu’à moi comme délivrance,
jusqu’à cette tombe où je gis enterré vivant,
où je délire, peu à peu, lentement
– toujours aux yeux des gens, amer bouffon –
car je n’ai pas d’yeux pour te voir,
ni la force de te toucher,
de m’abriter dans ta beauté,
dans cette enceinte qui respire la santé.

le tam-tam dans ton sang

Le tam-tam est dans ton sang,
ce sang qui bat en toi,
toi, qui résonnes d’un bout à l’autre de la terre,
signare aux yeux violettes sur charpente noire.
Que ton sang frappe le tam-tam,
que ton chant céleste se déploie,
qu’il enfle les tempes du monde
tel le chant des poètes fous
comme moi, délirant dans cette tombe
où je gis vivant et devine l’émoi de ton chant
crevant les tempes du monde.
Descend, signare, beauté toujours plus belle,
descend dans mon royaume des ténèbres,
avec ton chant éternel,
avec ton chant de délivrance,
descend et que ton chant me ramène à la lumière!

Je ne te dirai pas que tu es ma fidèle élue
et que je suis plus sombre que la terre par amour de toi,
je ne te ferai aucun mal, aucune peine,
et sans même te toucher, sans mot dire,
dans ton chant de délivrance,
dans ta danse des morts,
je m’incarnerai…

Аco Šopov, Pоème de la femme noire (Песна на црната жена), 1976
Traduit par Edouard J. MaunickAnthologie personnelle, 1994