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Senghor – Šopov : Parallèles avec points d'intersection - Performance
La performance poétique « Senghor – Šopov : Parallèles avec points d’intersection » rend hommage à ces deux poètes majeurs du XXᵉ siècle, nés en des lieux très éloignés mais unis par de profondes affinités éthiques et esthétiques. Il montre qu’en poésie « 2 + 2 = 5 », selon la formule d’Aimé Césaire, et que les parallèles peuvent se croiser.
Le scénario de Jasmina Šopova s’inspire du livre Senghor – Šopov : Parallèles (Skopje, Sigmapres, 2006), publié à l’occasion de la célébration de l’Année Senghor en Macédoine.
La performance est au programme du Portail ouvert du Moulin lyrique 2026, à Metz-le Comte, dans la Nièvre, samedi 17 juin 2026.
Un an auparavant, elle avait été présentée au public des Journées de la poésie 2025, organisées en par la Fondation Aco Šopov − Poíêsis, à Skopje, la capitale macédonienne. Façon de marquer le demi-siècle qui s'est écoulé depuis la remise de la Couronne d’or des Soirées poétiques de Struga à Léopold Sédar Senghor. Le poète sénégalais, membre de l'Académie française, était à cette époque président du Sénégal. Il s'était lié d'amitié avec Aco Šopov, ambassadeur de Yougoslavie au Sénégal, de 1971 à 1975. Poète de renom, celui-ci avait doublé sa mission diplomatique d'une mission poétique : il a traduit un important volume des poèmes de Senghor en macédonien et a initié l'attribution du prix au festival de Struga.
Interprétée par Nikola Ristanovski et Igor Džambazov, deux acteurs-vedettes du Théâtre national macédonien, avec l’accompagnement musical de Petar Rendžov, cette performance a clôturé la cérémonie d’ouverture de la deuxième édition des Journées de la poésie, le 19 mai 2025.
Scènes de la performance à Skopje
Scénario de la performance
SENGHOR
Nuit d’enfance, Nuit bleue Nuit blonde ô Lune !
Nuit d’enfance extrême, dense comme la poix. La peur courbait les dos sous les rugissements des lions
Courbait les hautes herbes le silence sournois de cette nuit.
Feu de branches toi feu d’espoir ! pâle mémoire du Soleil qui rassurait mon innocence
À peine − il me fallait mourir. Je portais ma main à mon cou, comme la vierge qui frissonne à l’horreur de la mort.
Il me fallait mourir à la beauté du chant − toutes choses dérivent au fil de la mort.
Voyez le crépuscule à la gorge de tourterelle, quand roucoulent bleues les palombes
Et volent les mouettes du rêve avec des cris plaintifs.
ŠOPOV
Poème, je t’ai arraché au bec de l’oiseau qui vole dans mon sang,
au ciel rutilant de mes veines en feu,
vaisseaux entre deux mondes irréconciliables,
soleils levants aux phases ayant gardé leur énigme.
SENGHOR
Ah ! mourir à l’enfance, que meure le poème se désintègre la syntaxe, que s’abîment tous les mots qui ne sont pas essentiels.
ŠOPOV
Consume-toi poème dans le feu par toi-même allumé.
La parole explose dans le silex et se dissipe en cendres.
Voyant, as-tu reconnu dans les cendres le drame originel
qui remonte du fond de cette source sombre ?
SENGHOR
Maître des Initiés, j’ai besoin je le sais de ton savoir pour percer le chiffre des choses (...)
Le chant n’est pas que charme (...)
Le poème est oiseau-serpent, les noces de l’ombre et de la lumière à l’aube
Il monte Phénix ! il chante les ailes déployées, sur le carnage des paroles.
ŠOPOV
Nous sommes à présent deux mondes, deux diables, deux ennemis en guerre,
nous sommes guerre sans issue et poignard contre poignard.
Qui est vaincu ? Qui est vainqueur ? Pour qui l’aube aux plaies insensées ?
SENGHOR
Sorcier qui dira la victoire ! (...)
Et c’est l’heure des peurs primaires, surgies des entrailles d’ancêtres.
Arrière inanes faces de ténèbre à souffle et mufle maléfiques !
Arrière par la palme et l’eau, par le Diseur-des-choses-très-cachées !
Mais informe la bête dans la boue féconde qui nourrit tsétsés stegomyas
Crapauds et trigonocéphales, araignées à poison caïmans à poignards.
Quel choc soudain sans éclat de silex !
ŠOPOV
Fantôme d’étoile, étoile d’angoisse froide,
disparais avec les Parques et fuis avec les mythes.
Sous cet arbre dont l’écorce est incrustée de siècles de paroles,
un feu d’enfer s’allume et des racines affamées flambent.
SENGHOR
Quel choc soudain sans éclat de silex ! Quel choc et pas une étincelle de passion.
Les pieds de l’Homme lourd patinent dans la ruse, où s’enfonce sa force jusques à mi-jambes.
Les feuilles les lient des plantes mauvaises. Plane sa pensée dans la brume.
Silence de combat sans éclats de silex...
ŠOPOV
Qui es-tu, corps balafré, lourd de la poussière des âges,
d’un temps sans retour, jadis évanoui,
qui, à la place d’un visage désespéré et défait,
arbore une loi cruelle, pour toi et ta tribu ?
SENGHOR
Des griffes paraphent d’éclairs son dos de nuages houleux
(mais...)
Force de l’Homme lourd les pieds dans le potopoto fécond
Force de l’Homme les roseaux qu’embarrassent son effort.
Sa chaleur la chaleur des entrailles primaires, force de l’Homme dans l’ivresse
Le vin chaud du sang de la Bête, et la mousse pétille dans son cœur
Hé ! vive la bière de mil à l’Initié !
Un long cri de comète traverse la nuit, une large clameur rythmée d’une voix juste.
Et l’Homme terrasse la Bête de la glossolalie du chant dansé.
ŠOPOV
Prisonnier de ta parole, de ses nœuds inextricables,
annonce-toi dans le silence qui tonne, exprime-toi par ton regard muet,
et comme un guerrier inutile aux yeux noirs de terre,
tourne-toi vers l’orbe d’or et, triomphal, disparaît.
Étoile des premiers temps, étoile des prophètes et des miracles,
désagrège-toi dans le poème, abîme-toi dans les profondeurs de la parole,
autant que perdure dans le sang cette folle clarté,
ce feu souterrain, inextinguible.
SENGHOR
Écoutez les abois balles des chiens dans les halliers noirs de mon ventre.
Et il faut retenir mon sang au bout long de sa laisse de cinabre
Le fils de l’Homme fils du Lion, qui rugit dans le dos creux des collines
Incendiant cent villages alentour de sa voix mâle d’Harmattan.
J’irai bondissant par-dessus collines, forçant la peur des vents des steppes
défiant les fleuves-mers, où se noient les corps vierges dans les bas-fonds de leur angoisse.
Or je remonterai le ventre doux des dunes et les cuisses rutilantes du jour
Jusqu’aux gorges enténébrées, où tuer d’un coup bref le faon rayé du rêve.
ŠOPOV
De la gorge muette des poissons, monte inéluctable
le chant de ceux qui tournent sans trêve tels des hélianthes d’eau.
Au bas de cette tour, viens attiser la braise
sous les ailes de l’oiseau d’eau,
le frisson de la moindre fleur y berce tous les siècles,
et promène l’ombre immense d’anciens visages.
SENGHOR
La tornade rase ses reins et couche les graminées de son sexe
Les kaïcédrats sont émus dans leurs racines douloureuses
Mais l’Homme enfonce son épieu de foudre dans les entrailles de lune dorées très tard.
Le front d’or dompte les nuages, où tournoient des aigles glacés,
O pensée qui lui ceint le front ! La tête du serpent est son œil cardinal.
La lutte est longue trop ! dans l’ombre, longue des trois époques de nuit millésime.
ŠOPOV
Les entrailles rugissent, l’éclair les déchire comme il déchire le ciel dru,
le monde est déraciné, les vielles charnières craquent,
parmi l’argenture des vagues tout s’écroule,
s’évanouit et meurt comme devant des seins épanouis.
Pleurez eaux, hurlez entrailles, hurle globe enflammé.
La saison des orages est la seule vraie saison.
Sous ton corps, la terre s’allonge harassée
et le noir cavalier vient cueillir son fruit.
SENGHOR
Silence silence sur l’ombre… Sourd tam-tam… tam-tam lent… lourd tam-tam… tam-tam noir…
ŠOPOV
Silence, silence, silence dans la jeune forêt...
Feu et brasier. Feu et brasier.
Intermezzo musical
SENGHOR
Je suis seul dans la plaine
Et dans la nuit
Avec les arbres recroquevillés de froid
Qui, coudes au corps, se serrent les uns tout contre les autres.
Je suis seul dans la plaine
Et dans la nuit
Avec les gestes de désespoir pathétique des arbres
Que leurs feuilles ont quittés pour des îles d’élection.
Je suis seul dans la plaine
Et dans la nuit.
Je suis la solitude des poteaux télégraphiques
Le long des routes
Désertes.
ŠOPOV
Nuit. Dans la nuit, écailles de lune.
Muet, l’horizon dévale la pente de la montagne.
J’ai marché seul jusqu’à la montagne.
Tout un monde est derrière moi, un vieux tourment.
Mais voici que dans les branches souffle une rumeur secrète :
tes désirs les plus secrets, tout est mis à nu.
Et là, au pied de la montagne, dans cette plaine,
l’horizon respire, on peut le toucher.
L’espace d’une seconde… et tout disparaît. Songe et chemin. Horizon.
Je suis seul. En haut du sentier : écailles de lune.
SENGHOR
Elle dort et repose sur la candeur du sable.
Kumba Tam dort. Une palme verte voile la fièvre des cheveux, cuivre son front courbe
Les paupières clauses, coupe double et sources scellées.
Ce fin croissant, cette lèvre plus noire et lourde à peine – où le sourire de la femme complice ?
Les patènes des joues, le dessin du menton chantent l’accord muet.
Visage de masque fermé à l’éphémère, sans yeux sans matière
Tête de bronze parfaite et sa patine de temps
Que ne souillent fards ni rougeur ni rides, ni traces de larmes ni de baisers
O visage tel que Dieu t’a créé avant la mémoire même des âges
Visage de l’aube du monde, ne t’ouvre pas comme un col tendre pour émouvoir ma chair.
Je t’adore, ô Beauté, de mon œil monocorde !
ŠOPOV
Voici ce lieu, cette beauté assiégée,
cette mort miracle de bleu et de blanc,
de bleu et de blanc dans les yeux du vent,
voici ce vagabond, ce corps.
Voici ce lieu, cette beauté vulnérable
face à tous les présents, à tous les passés,
face à ta sombre inquiétude du commencement,
ces vallons dont on ne voit pas la fin.
SENGHOR
Ta taille entre mes coudes, je contemple j’ai traversé mon pont de courbes harmonieuses
Je monte cueillir les fruits fabuleux de mon jardin, car tu es mon échelle de Jacob.
Quand ta bouche odeur de goyave mûre, tes bras m’emprisonnent contre ton cœur et ton râle rythmé
Lors je crée le poème : le monde nouveau dans la joie pascale.
Oui ! elle m’a baisé du baiser de sa bouche
La noire et belle, parmi les filles de Jérusalem.
ŠOPOV
Cette danse est ton œuvre, ce rythme natal.
D’un pays sauvage, ton sang me hèle, d’un pays lointain :
« Vers ton corps, roide, je me précipite,
moi l’inconnue, chute sourde de clair de lune.
Dessus ton front paissent des cerfs effarés,
tes bras robustes s’enracinent dans la terre,
dans ta gorge poussent des herbes vertes,
tes paroles sont os et couteaux, mais muettes ».
Cette danse est ton œuvre, ce rythme natal,
mais je ne sais si tu es ma nuit, si tu es jour,
cette parcelle de terre rouge où mon corps s’allonge
est trop étroite pour ma défaite royale.
SENGHOR
Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté !
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux.
Et voilà qu’au cœur de l’Eté et de Midi, je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle.
ŠOPOV
Olive noire ton corps,
bronze le plus sombre, timbre le plus profond,
cadence de tam-tam et de koras de tes aïeux.
Une charrue invisible laboure ton ciel
et du fond des noirs sillons,
les aurores naufragées surgissent en éclairs.
SENGHOR
Femme nue, femme obscure
Fruit mur à la chair ferme, sombres extases de vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui grondes sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée.
ŠOPOV
Rythme inlassable ton corps,
battement du sang de l’océan,
sombre lueur qui me guide
par un étroit et périlleux sentier
qui me harcèle depuis l’enfance,
et dès avant l’enfance,
dès le ventre maternel,
dès les prémices les plus inconscientes.
Désormais je sais qu’il n’est de chant pour te célébrer,
tu es toi-même le cantique des cantiques.
SENGHOR
Femme nue, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau
Délices des jeux de l’esprit, les reflets de l’or rouge sur ta peau qui se moire
A l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.
Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Eternel
Avant que le Destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.
ŠOPOV
Terrifié et terrible,
sous le ciel de ton corps,
je me dresse envoûté par tes noires magies.
Toi ma douleur, toi mon bonheur,
tu me dis : je suis ta nuit et ton éternelle lune,
sois tranquille, tu resteras ici,
mon rêve est plus terrible que la plus terrible rébellion.
Lune, noire lune,
prisonnier de tes magies,
je n’ai plus de parole pour te contredire,
je n’ai plus de force pour te combattre.
Lune, noire émeute
blessure béante, inguérissable,
je plonge et m’engloutis dans ton rêve
comme le soleil noir dans l’océan.
SENGHOR
Et le sursaut soudain, sous le bruit frais sous le coup de poignard.
J’erre tournant, possédé comme les phalènes, autour de la lampe tempête
Me brûlant les ailes de l’âme au chant sirène de tes lettres.
Et me voici déchiré calciné, entre la peur de la mort et l’épouvante de vivre.
Mais aucun livre aucun qui arrose mon angoisse.
L’esprit est bien plus désert que le Sahara.
Or voici les cendres amères de mon cœur, comme une fleur séchée.
Toi seule peux me sauver mon espoir, et ta présence
Toi mon présent, mon indicatif mon impératif
Toi ma parfaite, non tes lettres, tes lèvres soleil de l’éternel été.
Et je t’attends dans l’attente, pour ressusciter la mort.
ŠOPOV
Mon amour, nom tissé de la rosée la plus pure,
tu viens chaque jour apaiser ta douleur immuable,
alors que tes entrailles et tout ton corps
brûlent comme un océan en feu,
prends-moi, mon amour, emporte-moi,
emporte-moi dans ton refuge vaste et rassurant,
emporte cet oiseau des nids de feu,
nids de feu où la verdure s’épanouit,
où un arbre miraculeux pousse
et se couvre de feuilles
et se nourrit de la sève du poème.
Emporte-moi à travers les nids de feu,
que mes tempes éclatent,
que dans tes bras j’explose tel un noir ballon de rire,
que dans cette ville ma vie s’efface
et que vive cet arbre
que le poème préservera.
(...)
Mon amour…
Nous nous sommes aimés sous cet arbre,
la sécheresse nous fut ombrage.
Maintenant nous partons, le laissant à jamais seul.
À l’heure de cette terrible partance,
Dieu, exauce ma dernière prière :
qu’elle et moi, nous soyons un avec la sève de l’arbre
qui pousse vers les hauteurs
sur la colline sèche.
SENGHOR
Seigneur, il est impénétrable, le labyrinthe de tes desseins…
Brutalement, tu nous l'as arraché, tel un trésor le voleur du plus grand chemin
Tu nous l'as arraché, cet enfant de l'amour
cet enfant, souffle mêlé de nos narines
Et tu as crucifié sa mère, haut sur un arbre de braise et de glace.
Les jours ont défilé en lugubres boubous, et les nuits-jours sans le sommeil. Les pleureuses ont épuisé l'abîme de leurs larmes sans engourdir notre douleur rebelle.
On l'a baigné pour les noces célestes, parfumé frais
Allongé son corps long dans une bière de bois précieux.
Des jeunes gens ses camarades l'ont soulevé, porté sur leurs épaules hautes.
Sous les fleurs du printemps, les chants comme des palmes, son peuple lui a fait cortège
Tout son peuple tressé en guirlandes serrées.
Et tout au long des rues en pleurs, des noires avenues prostrées sous le soleil de juin
La jeunesse pieuse, le portant sur son cœur, comme une médaille d'or vert. Mais elles savent, les étudiantes studieuses, que seuls vivent les morts dont on chante le nom.
ŠOPOV
La tombe n’est pas lourde sur les corps ensevelis.
Pèsent lourd sur les vivants les chants qu’ils psalmodient.
La croix nous est légère, la cendre non,
les morts mourront avec nous et avec notre chant.