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Drôle d'histoire que celle du moulin qui ne sait pas son nom
inaugure le programme du Portail ouvert du Moulin lyrique, 2025
La première édition du Portail ouvert du Moulin lyrique, à Metz-le-Comte (Bourgogne) a commencé le 12 juillet 2025 avec la « Drôle d'histoire que celle du moulin qui ne sait pas son nom », un texte de Jasmina Šopova, interprété par Nicolas Bernard.
Remerciements à L.D.Š. pour les vidéos dont la majorité des images des galeries sont extraites, ainsi qu'à Ludovic Godon pour les photos
Connu par le passé sous les noms de Berson, Morizot et Cougnot, puis encore de Morizot, notre vieux moulin souffre d'une amnésie d’identité. Deux gamins vont l'aider à retrouver sa mémoire et son bonheur de jeunesse.
(Texte intégral)
Il y a fort longtemps de ceci,
en ce lieu magnifique que voici,
arriva un beau jour un jeune rouquin
et décida de bâtir un moulin.
(En fait, pour être honnête, je n’ai pas la moindre idée s’il était brun, blond ou rouquin, mais ça m’arrangeait pour la rime).
Les jours passèrent,
les mois défilèrent,
les années se succédèrent…
Que dis-je ! Des siècles s’écoulèrent,
jusqu’au jour où ici même
arrivèrent deux damoiseaux,
deux rares oiseaux
venus de la lointaine Macédoine :
l’un, prénommé Loan
et l’autre, Gabriel,
chevauchant tous deux un fabuleux arc-en-ciel.
C’est alors que commença cette drôle d’histoire du moulin qui ne sait pas son nom.
Un beau jour, après une partie de ping-pong, là-bas, sur le parvis de la véranda, où nous écouteront tout à l’heure un beau concert de fado, Loan prit la main du petit Gabriel et l’amena ici, sur cette petite terrasse en bois qui surplombe le bief du moulin, pour admirer la petite chute d’eau qui autrefois faisait tourner la grande roue du moulin.
« C'était le cœur du moulin », expliqua Loan à son cousin, pointant du doigt l'endroit sous la petite fenêtre où se trouvait la roue à aubes à une époque lointaine.
« Les moulins ont un cœur ? ! », demanda tout étonné Gabriel.
« Eh oui, toute chose a un cœur », déclara solennellement Loan du haut de son expérience de collégien, avant d’énumérer une série d’arguments que Gabriel essayait en vain d’attraper au vol, ne saisissait que des mots éparpillés : « Souvenirs… Émotions… Lamartine… Objets inanimés… Âme… »
Tous ces mots inconnus qui tournaient autour de lui finirent par lui donner le tournis et il manqua de tomber dans le bief quand, soudain, il entendit : « Pst, pst ». Il regarda tout autour… il n’y avait personne, même son grand cousin avait disparu… Bizarre. Il était ici à l'instant !
« Pst, pst », entendit-il encore. Puis, « Psssssst, psssssst », avec beaucoup plus d’insistance. On aurait dit que ça venait précisément de là où battait, dans le temps, le cœur du moulin. Il s’approcha puis entendit plus nettement : « Hé, Gabi… Gaaaabiiiii… viens voir ! »
Gabi voulait bien voir, mais pas question de tomber dans l’eau juste par curiosité ! C'était beaucoup plus prudent d’aller ausculter le mur de l’intérieur de la maison. Il entra par la porte vitrée que vous voyez là-bas, alla jusqu'à la fenêtre, ouvrit la portière du meuble de l'évier, s’y faufila, enjamba les tuyaux, cogna sa tête contre le siphon et se blottit contre le mur.
Son cœur battait très fort, tellement fort qu’il n’entendait plus que lui et la mystérieuse voix avait disparu. Gabi se fâcha : « Tout ça pour ça !? Franchement… » Il se dit qu’il fallait se calmer, respira trois fois très très très profondément, devint tout ouïe et… la voix revint vers lui.
« J’ai un problème », lui dit-elle. « Voudrais-tu m’aider ? »
« Je veux bien », répondit Gabi, « Mais je ne sais même pas qui vous êtes ».
« Je suis le moulin ».
Gabriel fut interloqué. Que les choses aient un cœur ou une âme, soit, il était prêt à l’accepter… tout en se laissant le temps de comprendre le fond du problème plus tard, quand il sera grand. Mais qu’un moulin parle, ça, non… c'était trop. Instinctivement, il se retourna pour chercher l’aide de Loan, mais ce n'était pas vraiment pas l’endroit idéal pour le trouver. Son cousin n’avait pas l’habitude de traîner sous les éviers et Gabi était seul au monde, avec le siphon, qui – ça lui paraissait sûr à présent – n’avait pas d’âme.
Non, non, Lamartine ne pouvait pas avoir pensé à un siphon quand il écrivait : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? »
OK, d'accord, Gabi n’avait encore jamais entendu parler de Lamartine à la maternelle, il ne voyait pas non plus ce qu’était une âme, mais il avait l’impression de commencer à comprendre ce qu’elle ne pouvait pas être… C’était déjà un pas en avant dans sa compréhension du monde…
« Héééééééé! Tu m’as oubliée???!!! », l’attrapa, dans son filet de gouttelettes scintillantes, la voix du moulin, arrachant l’enfant à ses pérégrinations philosophiques.
« Non, non, pas du tout, pas du tout », répondit Gabi, « c’est juste que le siphon fuit… regarde, il y a des gouttelettes ici… et j'allais appeler Loan pour venir m’aider à réparer la fuite ».
« Tu oses me parler de fuite alors que je te parle de chute !, grommela la voix du moulin, qui perdit soudain sa mystériosité et gagna en gravité. « Et pas n’importe quelle chute ! Une chute vertigineuse, dans les abîmes de mon âme ! »
Zut, encore des choses compliquées… Gabi coupa court aux égarements poétiques du moulin : « Bon, que voulez-vous, au juste ? »
« Je veux savoir comment je m’appelle ! »
Quoi !!! Il ne sait pas comment il s’appelle, le moulin ?
« Non, je ne sais pas », répondit le cœur ou l’âme ou un quelconque autre organe matériel ou immatériel du vieux moulin, tandis que chaque goutte de sa chute d’eau inutile… (Attends, pourquoi inutile? Bah, parce qu'il n’y a plus de roue ! Ah, OK, d’accord, bon je recommence)... tandis que chaque goutte de sa chute d’eau inutile se muait en larme amère, transformant la chute d’eau en cri lancinant qui perça comme une flèche le cœur du jeune enfant.
« Mais enfin ! T’es le Moulin lyrique, c’est simple ! », répliqua Gabi, donnant un timbre volontairement jovial à sa petite voix, histoire d’encourager le vieux moulin.
« Ah, ça... L’histoire du Moulin lyrique, c’est ta grand-mère qui l’a inventée… », répondit le moulin, n’essayant même plus de dissimuler son désarroi. « Moi, je veux bien, “Moulin lyrique” ça sonne bien, c’est noble, ça fait chic, c’est poétique et tout ce que tu veux, mais c’est tout récent. Mais par le passé, on m'appelait autrement… va savoir comment ! J’ai perdu la mémoire et, pour tout te dire, mon petit, je ne suis même pas sûr d’être moi-même.
À ces mots, le petit désigné ci-dessus resta bouche bée et muet. Seule sa pensée continua de circuler dans sa tête avec une rare limpidité : « Qu’eeeest-ce que c’est qu’encore que cette histoire ? Comment peut-on ne pas être sûr d’être soi-même ! Voilà, par exemple, moi, je suis Gabriel ; mon cousin, c’est Loan ; nos parents sont les enfants de nos grand-parents ; nous avons chacun notre nom et nous savons tous parfaitement qui nous sommes ! Par ailleurs, nous sommes les propriétaires du Moulin lyrique ! »
Le moulin, qui avait tout oublié, mais avait gardé le don de lire dans les pensées des enfants, rugit : « Propriétaires ! Propriétaires ! Vous n'avez que ce mot à la bouche, vous, les humains, propriétaires de la Terre entière !
« Oupssss, je crois que j’ai dit une bêtise… Loan, Loan, où es-tu ? Là, j’ai vraiment besoin de toi », miaula dans son antre le petit Gabi.
« Mais qu’est-ce que tu fais là, sous l’évier ? », claironna à cet instant la voix de Loan. Ça fait un quart d'heure que je te cherche !
« J’ai détecté une fuite », proféra Gabi dans sa barbe, même s’il n’en avait pas une, « il va falloir la répa… »
« Ce n’est pas bien de mentir ! », s’insinuèrent, entre les balbutiements du petit, les mots autoritaires du moulin. « Dis la vérité à ton cousin ! Il saura t’aider et grâce à vous, je serai sauvé ! »
Dès qu’il les avait vus, perchés sur un fabuleux arc-en-ciel, atterrir doucement sur cette belle prairie, le moulin a su que Loan et Gabi lui apporteraient le salut. On dit que seuls les poètes savent dialoguer avec les choses inanimées, mais c’est oublier les enfants ! Aussi, s’arrangea-t-il pour leur faire entendre sa voix. Et en deux temps trois mouvements, le tour fut joué : le vieux moulin amnésique convainquit Loan et Gabi d’aller chez les voisins d’en face s'enquérir auprès d’eux de son état civil.
Et les voisins de leur raconter en choeur tout ce qu’ils savaient et ne savaient pas : « Oui, votre moulin, c’est le moulin Morizot, c’est sûr, mais ce n’est pas sûr que le moulin Morizot soit le moulin Morizot, pour preuve cette carte postale sur laquelle figure le nom du moulin Cougnot, alors que c’est évident que c’est le vôtre, puisqu'on y voit la grande fenêtre de devant et la petite d’à côté, juste au-dessus de la roue à aubes, et qu’on y voit même la grosse poutre à droite, sur le même mur, il n’y a pas de doute, c’est sûr que votre moulin, c’est le moulin Cougnot, mais on l’appelle Morizot, on ne sait pas pourquoi, et d’ailleurs, il y avait un autre moulin par là-bas, derrière l’étang, où l’on voit aujourd’hui encore les restes de fondations qui ne peuvent être que celle d’un autre moulin qui est peut-être le vrai moulin Morizot, ou peut-être pas…
Ououououffff…
Quand les enfants revinrent au moulin et lui racontèrent tout cela, en s’emmêlant les pinceaux de surcroît (car ce que vous venez d’entendre n’est que le résumé simplifié de l’histoire qu’ils lui racontèrent à deux voix), le pauvre moulin s’effondra :
« Mais tout ça, je le savais déjà… »
– mentit-il, sur un ton d’extrême-onction,
« Pourquoi m’infliges-tu cette sanction,
Dieu tout puissant ?
En quoi ai-je mérité cet échec cuisant… »
Le moulin était si désespéré qu’il devint poète. Il s’exprimait en rimes, sans même s’en rendre compte. Pour peu, il rivalisait avec Musset : « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, / Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots… »
Sanglots, sanglots, sanglots… Le moulin pleura toutes les larmes de son corps au point que la chute d’eau finit par tarir, du moins momentanément.
Ne pouvant supporter ce triste spectacle, Loan et Gabi s’attelèrent à la tâche. Ils allaient aider le moulin à retrouver sa mémoire et par la même occasion son vrai nom. Nicolas, leur grand-père leur avait parlé de la plus ancienne carte générale du royaume de France, réalisée par la famille de cartographes Cassini entre 1756 et 1815. En trois clics, elle était en leur possession sur la tablette de Loan. Ils se posèrent droit devant la cascade et arborèrent fièrement l’écran qui affichait Metz-le-Comte et ses environs.
« Regardez, regardez, sieur Moulin », s’exclamèrent-ils, « Vous êtes là ! Vous étiez déjà là au 18ème siècle ! Il y a la forêt d’un côté, il y a Metz-le-Comte et Champagne de l’autre, on y voit aussi l'église Notre-Dame-de-l'Assomption juste en face et même le hameau des Crépillons ! »
Mais c’était sans compter sur la lucidité du vieux moulin… Il avait peut-être l’air gaga mais il n’était pas bête…
« Mes enfants », leur dit-ils tendrement, « croyez-vous vraiment adoucir ainsi ma peine ? Mon souci n’est ni la forêt ni l'église romane, je sais bien qu’elles sont là, mon souci, c’est moi. En face de l'église, de ce côté-ci de l’Armance, deux moulins apparaissent sur cette vieille carte, c’est sûr, mais regardez leurs noms…
En effet… dans leur naïveté juvénile, Loan et Gabi avaient espéré que sans lunettes et avec ses yeux larmoyants, le moulin ne verrait jamais les noms inscrits sur la carte. Et ces noms n’étaient ni Cougnot, ni Morizot, c’est vrai, mais… Boyard et Berson… Au lieu de l’apaiser, ils doublèrent… que dis-je… ils quadruplèrent son angoisse existentielle.
« OK, d’ac », dit Loan, « pour mettre un terme à cette grande confusion nominale, je propose qu’on s’en tienne à cette carte postale qui est votre portrait craché de la fin du 19ème ou du début du 20ème siècle et qui porte l’inscription “Moulin Cougnot”. »
Le moulin commençait à s’énerver : « Arrêtez de me sortir vos vieilles cartes géographiques et postales comme si Google Maps n'existait pas ! J’ai vérifié : sur Google Maps je m’appelle Morizot. M O R I Z O T. C’est pas parce que je m’appelle Cougnot sur cette carte postale du 19ème ou… » Comme piqué par une mouche, le moulin s’arrêta net : « Et, d’ailleurs comment savez-vous de quand elle date ? »
« Le nom du photographe », marmonna timidement Loan.
« Quoi ? Parle plus fort ! Cette chute me rend sourd ! »
« Le nom du photographe », scanda Loan. « E. Goulet. Il était éditeur libraire à Clamecy. Cette carte a été envoyée à quelqu'un en 1911 – le cachet de la poste faisant foi – mais on ne pouvait pas savoir quand elle a été imprimée. Puis on a trouvé un autre photographe qui s’appelait Pierre Viloin-Goulet, qui était aussi éditeur libraire à Clamecy, mais à partir des années 1930. »
« Qu’est-ce que ça peut me faire tous ces Goulet ? »
« Ça vous fait un nouvel indice ! Pierre Viloin-Goulet n’était pas n’importe quel éditeur ! Il correspondait avec Romain Rolland ! »
« Qui ça ? »
« Romain Rolland, le grand écrivain français, prix Nobel de littérature, né à Clamecy ! »
« Ah oui, bien sûr », répondit sans grande conviction le moulin, tandis que Gabi enregistrait encore une information importante pour sa culture générale naissante.
« On a trouvé deux lettres de Romain Rolland adressées à Pierre Viloin-Goulet, et on s’est dit, au pif, que ce dernier pouvait être le gendre de E. Goulet ! Et si E. Goulet avait déjà un gendre dans les années 1930, j’en ai déduit qu’il y avait de fortes chances qu’il ait fait des cartes postales dès la fin du 19ème siècle, si tu veux tout savoir ! », expliqua Loan, en haussant le ton à chaque nouvelle proposition, non sans une certaine arrogance croissante qui le surprit lui-même ! Il avait tutoyé le moulin! Il rougit de honte.
Et, contre toute attente, le moulin de s’attendrir devant autant de dévouement : « Tu m’as tutoyé, mon enfant, désormais nous sommes amis. Et en matière d’amitié, tu sais, l’âge n’a aucune importance… »
« Moi aussi, moi aussi, je suis ton ami ! », s'écria presqu’en chantant et presqu’en dansant Gabi.
« Toi aussi », dit la voix veloutée de la chute d’eau..
Loan poursuivit : « On a eu un mal fou à trouver le prénom de ce Monsieur E. Goulet, mais on a fini par le trouver ! Il s’appelait Jean Edmé, il était né en 1865, et il avait effectivement une fille, Jeanne, qui a bel et bien épousé Pierre. Le fameux Pierre Viloin-Goulet ! Notre pifomètre avait calculé juste ! »
« Je ne vois pas le rapport avec moi », dit sur un ton feintement désintéressé le moulin.
« Mais, enfin ! Le rapport, c’est que c’est sûr que tu t'appelais Cougnot dans la deuxième moitié du 19ème siècle. Mais on va continuer de chercher, demain on ira aux Archives départementales de la Nièvre. »
« Archives, archives… Encore vos vieilleries !!! » Le vieux moulin essaya de se fâcher de nouveau, mais sa voix assoupie le trahissait, la carte Cassini s'était imprimée à l'intérieur de ses paupières, des images de compas, de pieds à coulisse, de piquets, de théodolites et de tachéomètres s'entremêlaient dans son esprit, et au moment où le GPS est apparu, il s’endormit.
Loan et Gabi aussi. Ils passèrent la nuit ici, sur cette petite terrasse en bois, bercés par le xylophone de la chute d’eau.
Le lendemain, à l’aube, il furent réveillés par des gémissements. Le vieux moulin dormait encore, mais mal… il faisait des cauchemars. « Léon… Léonie… Léon… Léonie… », répétait-il jusqu’à perdre le souffle, tandis que la chute d'eau se retournait violemment dans son lit, se fracassant tantôt contre le mur, tantôt contre le thuya.
« C’était qui, ce Léon ou cette Léonie ? » Loan était convaincu qu’il s’agissait de la même personne qui changeait de sexe dans le cauchmar du moulin. Avait-il ou elle un quelconque rapport avec l’amnésie du moulin ? Qu’est-ce qu’il ou elle a bien pu lui faire ?
Mais plutôt que de perdre leur temps à cogiter là-dessus, ils se mirent vite au travail. Il avait raison, le vieux, il valait mieux voir d’abord ce qui était disponible sur l’internet. Et ils commencèrent à fouiller, fouiller, fouiller partout où ils pouvaient et ils finirent par trouver les Statistiques de l'arrondissement de Clamecy, publiées en 1859, donc peu avant la naissance de Jean Edmé Goulet, dans lesquelles, le moulin était répertorié comme hameau, comprenant 4 habitations où vivaient 14 personnes et portant le nom de… Moulin-Morizot. Zuuuut ! Mais il devait s’appeler Cougnot à peu près à cette époque !
Inconscient de la gravité de la situation, Gabi chantonnait, en dansant tout en rond : « Notr’hameau est un moulin, non !, not’moulin est un hameau, un hameau est not’moulin… »
« On se calme, Gabi », le réprimanda Loan, « On travaille ! Le moulin a manifestement vécu un traumatisme, son amnésie d’identité vient de là, j’en suis sûr, ça s’appelle amnésie dissociative, j’ai lu ça dans Le Monde des Ados. Avant toute chose, il nous faut trouver les causes de son problème. Et pour cela il faut encore chercher, chercher, chercher… Regarde, j’ai trouvé un Dictionnaire topographique du département de la Nièvre, on va peut-être trouver notre moulin là-dedans !
« Ouiiiiii », dit Gabi, faisant mine de tout comprendre.
« Il a été rédigé sous les auspices de la Société nivernaise des lettres, sciences et arts ».
« Ouiiiii », répéta Gabi.
« Il a été publié six ans après Statistiques de l'arrondissement de Clamecy et… notre moulin y figure encore sous le nom de Morizot ».
« Ouiiiiii… »
« Quoi, oui oui oui ! On peut dire au moulin que c’est sûr qu’il s'appelait Morizot, dans la deuxième moitié du 19ème siècle.
Gabi, qui n’avait aucune idée de la chronologie, acquiesça, mais un doute plana quand même dans sa tête : hier, ils avaient dit tout le contraire au pauvre vieux moulin…
« Et tu vois ça ?! »
« Quoi ? », sursauta Gabi.
« Le moulin Boyard ! Yes, yes, yes, j’ai trouvé ! »
« T’as trouvé quoi ? »
« Le moulin Boyard n’existe plus ! »
« Et tu trouves ça drôle !!! »
« Non, non, c’est triste, mais maintenant on le sait : le moulin Boyard, qu’on avait vu sur la carte Cassini a été détruit. C’est écrit ici, dans le même Dictionnaire ! Ça doit être ce moulin dont nous parlaient les voisins et qui se trouve par là-bas. »
Plus de doutes pour notre vieux moulin, il n’est pas Boyard, ça c’est sûr. Adieu moulin Boyard, bonjour moulin Berson !
Gabi se mit à tirer la manche de Loan : « Viens, viens, on va lui dire ça, il va être trop content ! »
« Pas question ! » rétorqua Loan, « Il va encore nous assommer avec sa crise identitaire ». Et mimant le vieux gâteux : « Je veux savoir si je suis Morizot ou Cougnot et si Berson est devenu Morizot ou Cougnot ou si Boyard est devenu Cougnot ou Morizot ».
« Mais Boyard n’est devenu rien du tout… »
« Oui, d’accord, mais il reste quand même le mystère Berson - Cougnot - Morizot », dit Loan, faisant une telle moue que même moi, qui suis pourtant un acteur si doué, ne saurais imiter… Puis, pour se redonner du courage, Loan se mit à fouiller les généalogies de ses trois noms, tout en répétant en boucle, sur un ton incantatoire, une formule trouvée dans son manuel d’histoire : « Croyez que vous pouvez le faire et vous aurez déjà fait la moitié du chemin ! ; Croyez que vous pouvez le faire et vous aurez déjà fait la moitié du chemin ! ; Croyez que… » etc.
C’était bien le cas de le dire, ils n’étaient qu’à mi-chemin, quand une page apparut à l’écran de la tablette de Loan, comme sous l’effet de la magie des mots qu’il venait de prononcer : « Marie Berson »… Comme le moulin Berson de la carte Cassini ! Mais encore ? Attends, la carte Cassini date de la deuxième moitié du 18ème siècle, et Marie, elle date de quand ? Pas de date de naissance, mais… C’est paaaas vraiaiaiaiai… Elle a épousé un Cougnot !? Bah, le v’là le lien Berson-Cougnot !
Donc Marie et Louis se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants… parmi lesquels… Edmé, né vers 1698. Ça nous fait remonter à la fin du 17ème ! Et Edmé, qu’est-il devenu ? Eh bien, lui, il s’est marié deux fois et a eu 10 enfants et il a été marchand… Où ça ? Au Moulin Morizot ! Nooon ! Le moulin s’appelait Morizot avant de s’appeler Berson ?!
Oh là là, la tête qu’il va faire, le moulin, quand il apprendra que Berson, Cougnot, Morizot, c’est kif kif bourricot !
Loan et Gabi n’osaient plus retourner à la chute d’eau. Ils laissaient croire au moulin qu’ils s’amusaient, jouaient, se baignaient, mais en fait ils travaillaient avec acharnement sous l’abri de piscine, là où dans un instant nos enfants ici présents iront faire leur atelier de dessin.
Et de site en site, de page en page, ils finirent par trouver tous les recensements de la population de Metz-le-Comte de 1881 à 1946. Et là… Je ne vous dis pas… La pagaille… Si, en fait, je vais vous le dire, puisque vous êtes là justement pour entendre la drôle l’histoire que celle du moulin qui ne sait pas son nom.
Alors, voilà, en 1881, notre moulin portait le nom de Morizot, mais dix ans plus tard, il a été rebaptisé Cougnot.
« Notre carte postale peut donc dater de 1891 à 1911 », constata fièrement Loan.
Le moulin a continué de s’appeler Cougnot jusqu’en 1931, quand il est redevenu Morizot. Pourquoi ? Eh bé, je n’en sais rien, moi ! Peut-être que quelqu'un parmi vous pourrait nous le dire. Tiens, on m’a dit que Bernard Cougnot était parmi nous. Il pourrait peut-être nous éclairer ?
De recensement à recensement, les meuniers changeaient, mais pas tant que ça, finalement. La famille Truchot semble avoir été bien établie au moulin qui nous intéresse. Encore une, pour brouiller les pistes !
Juste avant la Seconde Guerre mondiale, c’était Octave Truchot qui était le meunier en chef et ce pendant une bonne trentaine d’années. Si le pifomètre de Loan et Gabi mesurait juste, Octave était le fils d’Alexandre, qui était le fils de Léonie, meunière en cheffe depuis au moins 1881. Léonie !? Celle du cauchemar du moulin ?
« Mais c’est peut-être Léonie, la dame d’un certain âge qu’on voit sur la carte postale ! », s’exclama tout excité Loan.
Puis… pas de recensement de la population en 1941 et pour cause : c’était la guerre… Et quand la guerre a fini, plus de meunier… La famille Renard s’est installée au moulin. Elle comptait onze âmes et pas une seule qui s'occupait de broyer le blé… Le chef de famille était bûcheron. Il s’appelait Léon.
« C’est la guerre qui a arraché le cœur du moulin », dit Loan à Gabi, l’âme meurtrie. Gabi crut avoir compris le sens exact des mots cette fois-ci.
Là-bas, sous l’abri de piscine, Loan prit la main du petit et l’amena ici, sur cette petite terrasse en bois qui surplombe le bief du moulin. Ils s’assirent devant la petite chute d’eau qui autrefois faisait tourner la grande roue du moulin. Les gouttelettes de la chute s'éparpillaient, certaines se posaient discretement sur les joues et les épaules des deux cousins, d’autres s’en allaient batifoler au dessus de la prairie, et traversées par les rayons du soleil, formaient un magnifique arc-en-ciel.
Le moulin se taisait. Je vous l’ai déjà dit : il savait lire dans les pensées des enfants. Il avait tout deviné, il avait tout compris. Plus besoin de parler, plus besoin de se battre, plus besoin de se creuser la tête pour comprendre qui il était. Il ne lui restait plus qu’à accepter son triple nom. « Il y en a bien qui s’appellent Nicolas Jean Journet », se dit-il. Pourquoi ne s'appellerait-il pas Besson Cougnot Morizot ?
Mais il n’y avait pas que son nom. Il y avait aussi la guerre. C’était comme s’il avait fait une longue psychothérapie qui aurait fait remonter à la surface des souvenirs refoulés et qu’il s’en était enfin libéré. Oui, il y avait aussi la guerre qui arrache les cœurs… et qu’on a envie d’oublier.
Et enfin, et surtout, il y avait la force d’aimer. Léonie, la belle Léonie. Son image, d’abord pixelisée, puis de plus en plus précise, émergea devant la chute d’eau dès que les enfants l'avaient trouvée dans les documents d’archives. Elle avait déjà 50 ans et était certainement veuve en 1881. Elle était déjà morte en 1906, puisque son petit-fils Octave l’avait remplacée devant la meule.
Mais elle n’avait pas toujours eu 50 ans et elle n’avait pas toujours été ni veuve ni morte. C’était une jeune fille magnifique, le moulin s’en souvenait très bien à présent : on aurait dit une fée, à la chevelure dorée (ou peut-être pas), dissimulée sous un chapeau bas à petite forme qui seyait si bien à son joli visage, mis en valeur par son mouchoir de cou aux couleurs vives et éclatantes. Ses jupons courts et plissés cachaient ses genoux comme sculptés par Camille Claudel en personne (si vous me permettez un léger décalage chronologique) et son casaquin à courtes manches, lacé sur le devant, formait deux gros plis à l'endroit de la ceinture et mettait en valeur sa généreuse poitrine.
Merci Abel Hugo, frère aîné de Victor, pour cette belle description du costume nivernais dans ta France pittoresque de 1835, qui nous a permis de rafraîchir la mémoire du moulin !
La crise du moulin s’acheva donc ainsi.
Primo : Il admit qu’on pouvait porter un nom à rallonges, sans que cela pèse trop lourd, et comprit que là n’était pas son problème. Que ce n’était pas un problème, tout court. Des noms et des couleurs, pas besoin de discuter ! Emmanuel Macron n'avait-il pas déclaré, il y a exactement cinq ans, à l'occasion du 14 juillet 2020, qu’il voulait devenir président pour faire en sorte que « quel que soit ton prénom, quelle que sa ta famille, quelle que soit ta couleur de peau, il y ait un chemin qui te permette d’arriver à l’excellence ! » Eh bien, le moulin sentait qu’il était bien engagé sur ce chemin désormais !
Secundo : Quand l’image de la belle Léonie apparut devant lui, c'en fut fini de son amnésie. Il revit, l’instant d’une seconde, la hache menaçante de Léon le bûcheron, mais ça ne lui fit même pas mal.
Tertio : À présent que le souvenir de Léonie lui réchauffait l’âme et que Loan et Gabi lui tenaient compagnie en bons nouveaux amis, son cœur se remit à battre dans la joie !
« Mais… il n’a plus de cœur », me direz-vous.
Si, si, si, il y a le cœur qu’on voit, mais il y a aussi le cœur qu’on ne voit pas et c’est celui-ci qui bat, qui bat, qui bat.
« Objets inanimés, avez-vous donc une âme / Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ? ».