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Complainte d’au-delà de la vie

Me voici au comble de la douleur.
Je suis un homme. Mais l’homme, qu’est-ce ?
Devant moi le vide, derrière moi le vide.
Vide qui de lui-même s’enflamme.

Au-delà de la vie, crucifié vif
lié par des nœuds aveugles.
Je parvins au comble de la douleur.
En ce jour. Noir-jour. Par une noire échelle.

Au comble de la douleur.
Au-delà de la vie
au-delà de moi-même,
de l’indicible,
de l’inconsumable,
au-delà de l’eau,
au-delà de la source,
au-delà de la racine.

Que la terre se désagrège enfin, que les eaux se résorbent,
que la coupe du soupir déborde
pour toutes les cités dans cette cité,
pour tous les deuils dans ce deuil.
Dites, qui dois-je blâmer ?
Qui pleurer, dites!
Ô enfant qui n’es plus,
mon deuil est ton refuge.

Mon deuil est ton refuge,
ton ombre ma sépulture.
Terre-gémissement, terre-désert
surgie de morts vagissements,
terre regarde-moi, terre dévêts-toi.

Prends cet œil,
prends ce grain de blé
racorni dans ta main.

Prends-moi, terre, ou ramène-moi,
ramène-moi au bas de cette cime,
au bas que cet au-delà,
redonne-moi ma force d’homme.
Ô terre, sur terre ramène-moi.
Je suis un homme, que ma souffrance soit humaine,
que je découvre la pierre où vif m’emmurer
dans l’arche d’un pont.

Aco Šopov,  Cinérémancien, 1970
Traduit par Jasmina Šopova et Édouard J. MaunickAnthologie personnelle, 1994

Poème inspiré par le tremblement de terre de Skopje de 1963.

Lisez également le texte de Šopov À cinq heures dix-sept.

Толкувањa на песната

Le matin du 26 juillet 1963, l'année même de la publication de Non-être, la ville de Skopje, capitale de la Macédoine, fut frappée par un tremblement de terre dévastateur. Plus d'un millier de personnes ont été tuées, plusieurs milliers ont été blessées et plus de cent mille se sont retrouvées sans abri. Šopov a réagi à la catastrophe en écrivant certains de ses poèmes les plus puissants, notamment « Effroi », « Août » et « Complainte au-delà de la vie ». [...] La réponse littéraire la plus immédiate du poète fut toutefois le texte en prose « À cinq heure dix-sept », publié dans la presse yougoslave peu après le tremblement de terre. – Rawley Grau et Christina E. Kramer dans « Il est là, ce feu : Le long parcours d'Aco Šopov »