Also available in: Macédonien Anglais

Août

Je gis sous le tronc de la nuit, en août qui meurt
et célèbre sa fleur de cendre et d’effroi aboli.
De mon front, comme d’un terreau, germent et mûrissent
les grappes de la vigne astrale.

Je gis sous le tronc de la nuit d’août, le crâne cloué à la terre.
Pourront-ils m’arrêter, me détenir,
ces infatigables soldats de plante et de semence,
d’herbe, de racine et de fougère ?

Reste là et attends. Roc immobile, attends.
Peu importe si la nuit t’engloutit, si le vent te fouette.
Dans ton regard les pêcheurs tissent d’invisibles filets,
un poisson d’or rêve dans l’abîme de ta patience.

Je sais. Août est là et tout change. Les grains dorés de la grappe
flétrissent comme se fane avec le temps l’éclat des prunelles.
Le sombre soleil de minuit voyage vers son zénith.
Et je demeure prisonnier des herbes et des fougères.

Aco Šopov,  Cinérémancien, 1970
Traduit par Jasmina Šopova et Édouard J. MaunickAnthologie personnelle, 1994

Tu gis, depuis ce matin, étalé sur la terre, derrière une pierre tout juste assez grande pour abriter ta tête, tu gis et à tés côtés d’autres gisent, étalés comme toi, pas plus abrités que toi, alors qu'autour de toi, incessamment, éclatent des grenades et qu'au-dessus de toi, incessamment, tournent des avions ennemis, qui volent très bas, à des centaines, non, on dirait à cinquante mètres de toi, et tu vois le visage penché des pilotes, tu vois leur sourire triomphant, leur jubilation, tu les vois saisir une poignée de bombes et les lâcher. Les bombes sifflent dans l’air, se précipitent on dirait tout droit sur toi, tu fermes les yeux… ça explose… quelqu’un à côté de toi et quelqu’un au loin hurle, un nuage de poussière et de terre recouvre ton visage, quelque chose t’assourdit, te déchire les oreilles, te tranche… Et ainsi du matin jusqu’au soir. Jamais autant, dans toute ta vie, jamais autant tu n’as aimé la nuit. La nuit descend lentement, lentement tu te relèves, ton corps engourdi s’habitue peu à peu au mouvement et tu vois : tes camarades sont à côté de toi, certains font les mêmes gestes que toi, d’autres semblent contempler  fixement  les profondeurs de la terre ou peut-être cette petite poignée d’herbe parcourue de quelques insectes. — Aco Šopov, « La Colonne solaire », 1959 (extrait)