Bacchus une compagnie devenue culte

L'Est républicain. 19.1.2026. Texte : Catherine Chaillet. Photos : Ludovic Laude

Article paru dans l'Est républicain, 19.1.2026

Au programme de la première édition du Portail ouvert du Moulin lyrique, Maria Vendola et Jean Pétrement de la Compagnie Bacchus ont présenté des extraits du spectacle Courbet & Mathilde qui a obtenu, peu après, le Prix Sade Patrimoine 2025.

Dans cet article, L'Est républicain retrace l'aventure extraordinaire de cette compagnie devenue culte !

Dans l'ombre et la lumière de Denis Llorca, la naissance de Bacchus 

Le théâtre Bacchus a 40 ans. De l’influence de Denis Llorca à la gestion d'une salle dans le quartier du Montmarin à Vesoul, en passant par le Lux et le 6. rue de la Vieille Monnaie à Besançon, extraits choisis de la vie d'un théâtre indépendant par son fondateur, Jean Pétrement. 

C’est en 1985 qu'est créé le Théâtre Bacchus à Besançon. 2013, voilà le théâtre SDF, la compagnie Bacchus créé, tourne, forme, diffuse toujours. Jean Pétrement, architecte de cette aventure, dispose aujourd'hui au théâtre François-Villon à Vesoul, d'un outil performant. Il en assure la programmation sans s'encombrer de la gestion. Il n'aime guère la gestion. Certains le lui ont durablement reproché. 

Besançon, vieille ville espagnole

1982. Besançon recrute Denis Llorca comme directeur du centre théâtral de Franche-Comté, qui ne dispose alors pas de lieu fixe. Denis Llorca refuse obstinément de s'installer au Théâtre de l'Espace flambant neuf: il exige de vivre et travailler au cœur des pierres de cette « vieille ville espagnole ».

« Denis Llorca a commencé par virer la plupart des élèves du conservatoire. Il m'a gardé avec une petite équipe, il nous a fait tout péter durant l'été à l'insu de tout monde dans la vieille salle du Casino et s'est installé là. Son bureau était sous les toits, où il recevait le maire Robert Schwint assis en tailleur. » Jean Pétrement a aimé ce temps révolu, où un artiste à la carrière fracassante tenait la dragée haute à l'administration, aux règlements, aux conventions et fascinait autant qu'il pouvait exaspérer. Bacchus naît dans cette effervescence, dans la démesure revendiquée, dans les heures exigeantes passées à approcher Racine. 

En 1985, Denis Llorca, dans une mise en scène soignée, en queue-de-pie et haut de forme, emmène sa bande sur l'île du Pont de la République. « Vous êtes, dit-il, la jeune troupe du théâtre dramatique ! » Ils étaient adoubés, les voilà comédiens professionnels sans scène fixe. Ils s'arrangent entre eux, dans les appartements des uns et des autres. 

L'enjeu compte plus que les murs. « Depuis le début, influencés par Llorca, nous revendiquons un théâtre populaire de qualité, avec des textes, des auteurs, avec des messages antibourgeois, anticléricaux. » Denis Llorca appuie. « Il nous donne 5 000 francs à chaque représentation extérieure ». Il y a dans la ville quelques talents reconnus ou en devenir: Jean-René Bouvret dirige la troupe des Manches à Balais, Laurent Decool, Jean-Luc Lagarce... Et l'ancien cinéma Lux vide, « le plus beau plateau de Besançon », juge Jean Pétrement, qui voit bien là un lieu idéal pour un collectif. Jean Pétrement loue le lieu seul avec Bacchus, 5000 F mensuels. Il faut les sortir. 

The Cramps au Lux

François Pinard, alors jeune producteur, lui propose d'y faire passer un groupe: « Ils remplissent et tu gardes la buvette. Tope là ! » Jean Pétrement, ne connait pas The Cramps, dit-il, il voit là un mois de loyer facile! Binoche, à France 3, lui fournit le CV du groupe américain pionnier du psychobilly : rockabilly, punk et garage. Et les conséquences, salle comble, pogo à fond, buvette vide, 40 minutes de concerts et le Lux à sac, à nettoyer à la lance à incendie. Jean Pétrement et François Pinard s'associent, pour le meilleur, le pire étant passé. La ville leur refuse une subvention pour refaire l'électricité et le chauffage du Lux. « Je me suis fâché avec Jean-Louis Fousseret, alors adjoint à la culture de Robert Schwint. Je n'avais pas imaginé qu'il serait maire à vie. Bref, je suis ruiné. »

Denis Llorca veille encore, et Gilles Rétoré monte El Candelaio, de Giordano Bruno avec la CIE Bacchus, par la magie des dîners arrosés d'après spectacle. Jean Pétrement et ses acolytes proposent un rôle à Dora Doll. « Elle a accepté en m'envoyant un mot sur un joli papier à fleurs parfumé », rapporte-t-il. « Dora Doll a un coût, Llorca aide encore. Nous avons eu une pleine page dans Libération... Ce fut un massacre ! », résume encore Jean Pétrement. La troupe avait pourtant signé pour 3 mois à Marseille. Le directeur du théâtre dénonce le contrat. Le charme, l'entregent, la persuasion et l'efficacité de Dora Doll les sauvent. « Le directeur du théâtre de Marseille accepte de nous accueillir si l'on réduit d'un tiers le spectacle de trois heures. Je m'y suis engagé. » 

Conséquence immédiate : le voilà fâché durablement avec les trois quarts de la troupe et le metteur en scène. Je suis rentré à Besançon, j'ai dit « qui m'aime me suive »... Il y arrive seul en 1988. Il prend en job d'été le poste de directeur des affaires culturelles au CLA, rencontre Maria Vendola. A Bacchus elle tient merveilleusement tous les rôles essentiels et si souvent invisibles. La troupe s'installe au 6, rue de la Vieille Monnaie. 

Bacchus n'a que trois ans, c'est là, dans ces coulisses, dans les brouillons, les tempêtes, les prises de tête sans concessions, les outrances et les outrages que Bacchus fait ses premiers pas.

Acte II / Côté cour au 6 rue de la Vieille Monnaie

Lorsqu'il revient à Besançon, personne n'attend Jean Pétrement. Bacchus s'installe donc au 6, rue de la Vieille Monnaie 

toujours d'affirmer que le théâtre est vecteur de transmission, qu'il sert à diffuser, à dire des choses fortes, rappelle Jean Pétrement, son directeur. 

Premier spectacle qu'il joue dans ce lieu, Pour finir avec le jugement de Dieu, dans la cour d'un monastère, c'est plus exaltant encore. « Nous avons vécu là des moments extraordinaires, les sœurs en cornettes venaient voir nos spectacles. Nous les prévenions lorsque certaines scènes étaient susceptibles de les déranger, alors elles cachaient pudiquement leurs yeux avec une main. Nous étions sur leur réseau électrique, régulièrement les plombs lâchaient, la mère supérieure, en pleine représentation, se chargeait de remettre le courant ». Tendresse et humour, au 6, rue de la Vieille Monnaie, Jean Petrement se fait plus discret, le choix des rôles et des pièces expriment mieux que les frasques et les excès.

Et s'il ne devait retenir que trois noms de cette période ? 

Don Quichotte 

« Don Quichotte, parce qu'il est expression de la colère, de la lucidité d'un homme sur ce qui l'entoure. J'en ai fait un Don Quichotte lucide contre l’Inquisition. Il m'a soigné de ma révolte. Depuis 1991, Don Quichotte a traversé la carrière de Jean Pétrement 

A Avignon, en 2006, Quichotte a donné le 15 juillet au lendemain de l’attentat de Nice (une attaque terroriste islamiste au camion belier a tue 86 personnes et a fait 458 blesses sur la Promenade des Anglais). La lecture contemporaine qu'en fait alors Jean Pétrement, la confrontation entre l'intolérance religieuse du XVIe siècle et la cruauté de l'actualité lui donne plus de force encore. Il le dit:  « Sous l'armure du chevalier reste l'utopie et la mémoire sensible de l'idéal ».

L'anarchie de Proudhon 

« Proudhon, car il a inventé l'anarchie, même s'il est misogyne comme tous ceux de son époque. Proudhon, c'est la mutualisation, la décentralisation absolue, le refus de l’Etat, l’anarchie noble. Je retiens son rapport à la société« , s'enflamme Jean Pétrement.

Courbet, qui prépare une exposition en solitaire en marge de l'exposition universelle, attend de Proudhon qu'il rédige un manifeste. La pièce « Proudhon modèle Courbet frappe juste dans la chair du XIXe siècle, la représente saignante et palpitante, touche des blessures et des débats dont l’actualité reste une évidence », écrit en préface de la pièce le critique de théâtre Gilles Costaz. Jean Pétrement écrit là sa première pièce. Elle est jouée dans des théâtres parisiens, en festival, dont le off d'Avignon, en tournée et, cerise sur le gâteau, la 200e est donnée au Musée d'Orsay, devant l’Atelier, l'œuvre dont il est question dans la pièce. 

Beckett, forcément Beckett 

Enfin Jean Pétrement cite Beckett: « C'est l‘épure, rien ne m'a autant transcendé dans l'écriture théâtrale depuis Fin de partie ». Lui joue dans La dernière bande, en 1998, dans une mise en scène de Jean-Jacques Chep et monte Fin de Partie en 2010 François Noudelmann, directeur de la Maison française à Université de New York invite Jean Pétrement à venir la jouer dans un théâtre irlandais de la 5e avenue lors d'une soirée d'hommage à Tom Bishop, ce grand ami de Beckett, pendant plus de soixante ans, a contribué aux échanges littéraires, philosophiques, culturels, artistiques entre Paris New York.

C'est frustrer Jean Pétrement que le faire résumer sa vie professionnelle en trois noms seulement. Passer sous silence Yourcenar ou Ferré, est-ce possible?  Oui, ils sont venus après 2013.

Acte III / « La révolte m'a amené au théâtre »

Pourquoi le nom Bacchus? 

« Parce que la première pièce jouée fut le Bacchus, de Cocteau, une pièce très bavarde où il est question de religion et de rébellion. Parce que Bacchus (Dionysos chez les Grecs), symbole du vin, de la fête et des passions humaines est le dieu du théâtre. Et bien sûr,  Bacchus en hommage à Besançon, la fontaine et la place Bacchus à Battant, ancien quartier des vignerons. J'aime beaucoup Besançon qui ne me le rend pas. » 

Avez-vous le sentiment d'avoir mené ce projet comme un combat ? 

« Oui. La révolte m'a emmené au théâtre et il m'a canalisé. Du moins je le croyais, mais ma colère est intacte, elle vient de loin. J'ai fait des études de psycho, je pense que c'était déjà pour faire du théâtre. Le théâtre c'est une drogue, c'est aussi la volonté d'être aimé, c'est enfin la nécessité d'écrire, même si je m'y suis mis très tard, j'ai encore quelques textes en jachère. Le théâtre est forcément un combat pour dire. Aujourd'hui il n'y a plus chez les jeunes la nécessité de dire quelque chose, je le regrette. Ils se fichent du théâtre, on ne les voit pas dans les salles. Pourtant, quand on arrive à les choper, ça marche. Mais comment peut-on les faire venir ? Le théâtre est une grande fête collective et les gens sont individualistes, donc forcément le combat est difficile. Le théâtre reste un artisanat, sauf dans l'institution, dans les scènes nationales il n'y a plus d'artistes. 

Si Bacchus était une œuvre, un personnage, une émotion...? 

« Don Quichotte, Giordano Bruno, la révolte. »

Que diriez-vous au Bacchus de 1985 si vous pouviez lui parler aujourd'hui ? 

 « Sois plus fou! »


La compagnie Bacchus célèbre son 40e anniversaire. Au programme:

Une exposition immersive avec des archives et des rencontres avec les artistes les 29 et 30 janvier (de 11h à 18h à la salle Proudhon, entrée libre). À 20h, toujours les 29 et 30 Courbet & Mathilde - Les Lettres interdites, leur correspondance sulfureuse révélée après 120 ans de silence, une lecture théâtralisée et musicale par la compagnie Bacchus (tarif: 20 €, réduit 15 €, réservation 06 76 28 53 04) et le 30 janvier à 18h, une conférence-débat avec les auteurs, Ludovic Carrez et Bérénice Hartwig (Gallimard, 2025).


Site officiel de la Compagnie Bacchus