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le regard rivé sur l’Afrique Noire
L’océan a déposé ici ces pierres,
aux abords de cette île d’où partaient jadis,
sur des navires négriers, vers des continents lointains,
de beaux jeunes gens, de sveltes jeunes femmes,
le regard rivé sur leur Afrique natale.
L’océan était tout pour eux, demeure et sort impitoyable,
dans l’attente de la nouvelle terre à peine visible au loin,
des jours, en réserve pour eux, plus noirs que leur peau.
Inconnue, la nouvelle terre leur est restée inconnue
et la nostalgie de la brousse durcissait leurs âmes
qui s’arrachaient de leurs corps. Les corps secs
gisaient en terre étrangère tels des squelettes de poissons vidés
et les âmes – pierres aciculaires et tranchantes –
roulaient jusqu’à l’océan.
Cruel, il les accueillait comme un père bienveillant,
les prenait dans ses mains-vagues et les ramenait en arrière,
vers Gorée, là d’où ils partirent jadis,
dans des cales négrières,
en route vers des continents inconnus et lointains,
beaux jeunes gens, sveltes jeunes femmes,
au regard à jamais rivé sur leur Afrique noire,
à présent pierres abandonnées sur la grève,
à présent Maison des esclaves.
Ils sont de retour pour palabrer un peu avec les vivants,
pour un peu de repos.
Aco Šopov, troisième chant de « La lumière des esclaves », dans Au pays du rêve de la femme noire, 1976
Traduit par Jasmina Šopova et Édouard J. Maunick, Anthologie personnelle, 1994