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Huitième prière de mon corps ou qui inventera un tel amour

Sous cette épée,
sous cette épée de silence,
sous ce ciel béant,
ces trembles,
gît le corps étendu à jamais.
De son œil il transperce le regard des cimes,
avec son front il défonce la terre.
Sous cette épée,
sous cette épée de silence,
qui inventera cet amour inconnu,
ce mot qui n’existe dans aucun vocabulaire
des rencontres ordinaires,
des bonjours quotidiens,
ni dans le désespoir des laissés-pour-compte,
ni dans le repos des décimés,
ni dans la voix des amants ?

Gisant, ce corps est à jamais couché.
De son œil il transperce le regard des cimes,
avec son front il défonce la terre.
Terre, tu n’es plus terre,
tu es motte d’espoir,
noire de tourment, verte de songes,
tu es un œil projeté dans l’univers.
Qui inventera cet amour inconnu,
dès avant ce réveil,
dès avant cet assoupissement,
ce miracle des miracles,
ce hurlement ?

Gisant, ce corps est à jamais couché,
sous cette épée,
sous cette épée de silence.
Il enfonce le front de la terre,
il porte la lune sur ses épaules.
C’en est fini, lune, c’en est fini et pour toujours !
Dans ton filet trop plein, chamarré,
filet de calvaires,
dans ton filet de fourberies, d’impostures,
de détentions et de doux délires,
de tant d’espérances perdues,
il n’est de refuge pour personne,
et moins encore pour les amants.
Tu as mal, lune. Soit. Tu as mal.
Tu as mal à tes côtes brisées.
Dessous toi, comme des nouveau-nés,
nous sommes nus et le monde aussi.

Qui inventera cet amour inconnu,
dès avant ce réveil,
dès avant cet assoupissement,
ce miracle des miracles,
ce hurlement ?

Aco Šopov,  Non-être (Nebidnina), 1963
Traduit par Jasmina Šopova et Édouard J. Maunick, Anthologie personnelle, 1994

Poème inspiré par le premier vol spatial de Youri Gagarine le 12 avril 1961. Initialement publié dans la revue Sovremenost XII, 5, 1962.

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Le poème « Huitième prière de mon corps ou qui inventera un tel amour », contient un vers qui est, à mon sens, l’un des plus grands de la poésie macédonienne tout entière. C’est le vers qui dit que la terre n’est plus terre, mais « motte d’espoir, noire de tourment, verte de songes» et qui s’achève avec sagesse, profondeur, raffinement poétique et originalité, dans un crescendo majestueux : « tu es un œil jeté dans l’univers ».

Si la poésie est « l’art de l’image, ainsi que l’art d’utiliser les sons et les cadences », comme la définit Roger Caillois [Trésor de la poésie universelle, 1958] et si elle peut être l’un ou l’autre, ou les deux à la fois, alors, dans le cas d’Aco Šopov, elle est  certainement les deux à la fois.

Cette poésie a un nom et un prénom, son propre sceau d’appartenance esthétique, son moi solidement affirmé dans les pages de notre histoire littéraire. — Miodrag Drugovac

Lisez le texte intégral (en macédonien)

Manuscrit de la Huitième prière de mon corps