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en regardant le soleil
Moi qui fus esclave,
et toi jadis esclave mais pierres à présent,
toi, Maison des esclaves
debout telle une menace, tel un phare dominant l’île,
mille fois plus puissant que le phare de Mamelle
qui éclaire la passe aux avions et aux navires,
pirates de notre temps,
pillant le ciel et les eaux de l’océan.
Ta lumière monte du fond des siècles,
de la cabane en paille dans le savane et la forêt vierge
où tu vis avec ta femme et tes enfants,
pilant le blé pour faire du pain,
alors que les autres rient de votre pain et de votre faim.
Heureux, vous regardez le soleil couchant
comme il se faufile entre les branches, se perche sur la plus frêle,
et ressemble ainsi, ressemble à s’y tromper, à un œil injecté de sang
qui ne regarde que vous. Alors tu dis aux enfants :
« Voici l’œil de notre Père, les larmes
qu’il a récoltées, lors de son passage sur la terre,
s’abattront sur les herbes et les arbres,
ce sera l’heure de la grande peur et tous
– oiseaux, fauves, serpents mammifères, lézards venimeux –
chercheront refuge,
l’œil-soleil coulera d’un coup dans l’océan
et la nuit sourde, l’immense nuit envahira l’espace ».
Et quand vient le règne de la nuit en Afrique,
tu crois n’avoir jamais vu la lumière.
Les enfants se serrent contre leur mère
et ils viennent tous se blottir contre toi.
Pour les calmer tu leur racontes longuement
les histoires des bons esprits, des ancêtres,
de leur mort heureuse en terre natale,
car seule la mort en terre natale assure le lien avec les vivants.
À chaque nouvelle histoire, les yeux des enfants s’illuminent un peu plus,
d’abord, on dirait des flammèches léchant les bords des forêts,
mais ravivées par le vent des histoires,
elles éclatent en un immense incendie
capable de tout ravager dans la forêt.
Bientôt, les yeux des enfants ressemblent
à l’œil-soleil du Père,
et leur feu pousse jusqu’ici,
à Gorée, jusqu’à la Maison des esclaves.
Serré contre elle je m’écroule comme une pierre
et me noie dans la lumière, et me noie dans la lumière.
Aco Šopov, deuxième chant de « La lumière des esclaves», dans Au pays du rêve de la femme noire, 1976
Traduit par Jasmina Šopova et Édouard J. Maunick, Anthologie personnelle, 1994