Prière pour la signare, mon élue

Désormais je sais, je suis tout entier soumis à tes lois,
marionnette entre tes mains,
j’accepte que tu détiens les clefs de ma vie.

De grâce, ouvre les portes
à mes voyages de nuits d’insomnies,
à mes voyages de nuit sains et salubres,
lorsqu’on ne voit plus rien à force d’obscur et de rêves obscures,
et que seulement au loin, de partout, l’immense clarté
me hèle comme un petit point lumineux.

Il m’a fallu un demi siècle
pour comprendre que tu es ma santé et ma guérison
de toute maladie fatale,
de tous mes poèmes, de toutes mes paroles
à peine prononcées et non encore dites.
Aide-moi à finir de veiller sur mes veilles,
à finir de céder à toutes mes tentations
et rouler comme un anneau lunaire embrasé,
vers le petit point de lumière qui me hèle au loin.

Si tu me laisses ainsi entre la mort et la vie,
je mourrai vivant et même mort, je ne rejoindrai pas les morts ;
je ne suis pas fou, mais le monde me croira fou
et tous les chiens et de tous les bâtards
aboieront après moi.
Ouvre les portes aux errances nocturnes du poète,
que ma tête roule sur les herbes vertes du monde :
seulement ainsi honorera-t-elle sa patrie.
Ouvre ces portes, guéris-moi ou sois maudite !

Аco Šopov, Pоème de la femme noire (Песна на црната жена), 1976
Traduit par Edouard J. MaunickAnthologie personnelle, 1994