J’habite ces lieux depuis longtemps

J’habite ces lieux depuis longtemps.
Ils surplombent les sources qui murmurent dans les montagnes.
Et tandis que les enfants y chassent des papillons,
élancés et muets,
les pins arborent un silence séculaire.
J’habite ces lieux depuis longtemps,
et lentement le temps me consume.
Regarde, dis-je, regarde-toi :
tu ne te reconnais pas.
Ces yeux, jadis profondeurs
où tes désirs plongeaient
comme les cônes des pins au clair du soleil,
ne sont à présent que deux gouffres,
refuges nocturnes de pluies improbables.
Ces bras qui labouraient jadis
la terre poreuse de tes errances,
ressemblent à présent à des tiges de saule,
sur l’eau, branches stériles, fourchues.
Comme les enfants, dis-je,
tu jouais avec les papillons,
et leur poudre d’or
couvrait de fleurs ta cerisaie.

Mais insouciant,
tu les a laissés mourir entre tes doigts,
sans comprendre que la plus grande sagesse
était de garder le papillon vivant de ton enfance,
étoile chaude dans la main.
Elle aurait éclairé ces lieux,
où tu vis seul depuis longtemps,
lentement vieilli par le temps.

Аco ŠopovNon-être (Небиднина), 1963 
Traduit par Edouard J. MaunickAnthologie personnelle, 1994