Un imaginaire d’étoiles*

Aco Šopov : le chemin qui mène au poème

Alexandra Fixmer par Paolo Leoni, 2014 © CNL

Alexandra Fixmer

Aco Šopov, grande voix de la poésie macédonienne, néanmoins pratiquement inconnue de ce côté-ci de l’Europe, a écrit les textes aujourd’hui publiés par les Éditions PHI il y a quarante ans déjà. Suivant la complexe cartographie du voyage des poèmes, ces textes sont partis de Macédoine il y a plus de trente ans, pour arriver d’abord sur le bureau de Ina Jun Broda à Vienne, où ils ont été traduits en allemand. Puis ces poèmes ont repris leur chemin, pour arriver à l’île Maurice, où Edouard Maunick, dans les années 1990, les a traduits en français, avec la collaboration de la fille de l’auteur entretemps décédé.

Mais dans cet étrange périple, il ne faut pas oublier les innombrables festivals de poésie, notamment celui de Struga, en Macédoine, où plusieurs poètes luxembourgeois comme Nico Helminger ou Jean Portante ont été invités et où des ponts invisibles, mais néanmoins solides, offrent des passerelles aux poèmes. C’est ainsi qu’est né, en collaboration avec Jasmina Šopova, le projet de publier au Luxembourg, pays où convergent langues et cultures, ce recueil bilingue, à l’occasion du 30e anniversaire de la mort de Šopov.

Cependant, pour cerner l’œuvre de Šopov, il faut remonter dans le temps, rebrousser chemin jusqu’à une époque révolue, où ses vers, qui peuvent aujourd’hui sembler surannés, voire désuets, brillent de la patine des traditions et de la rhétorique. Cette poésie à la fois classique et tentaculaire happe le lecteur en déployant un imaginaire fait d’étoiles, de ciel et de feu. À travers métaphores et répétitions, au fil de vers ciselés dans un rythme et un ton très singuliers (dommage que l’éditeur n’ait pas pris soin d’enlever les coquilles ni de soigner dans le détail la mise en page…), Šopov nous entraîne au plus profond de ses questionnements, donne à sentir l’odeur qu’a la guerre quand elle se met en marche, l’orage et le feu, et nebidnina, ce « non-être » qui traverse ces textes comme un fil rouge. La poésie devient alors incantation, au gré d’une musique hypnotique menée par un joueur de flûte venu d’un passé ancestral.

Il faut ajouter que ce recueil en cache deux autres : de la longue gestation de ce livre naissent une traduction française plutôt pompeuse, à l’écriture très classique, et une traduction allemande, plus épurée, plus dense, fidèle à une conception traditionnelle de la poésie. Ces deux versions du même texte n’ont, au final, pas grand chose en commun : un seul et même texte souche a généré deux univers différents. Tellement différents que le texte d’origine, tel un fantôme, appelle a être lu pour que vérité soit faite sur la véritable écriture de Sopov.
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* Un imaginaire d’étoiles : Aco Šopov : Le chemin qui mène au poème, Livres-Bücher, supplément du Tageblatt (Luxembourg). – (2012, mars-avril), p. 8