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Très tôt Aco Šopov a appris à lire dans les cendres*

Aurora Marya Saavedra

Nous sommes en 1944. Les Macédoniens célèbrent la fin des tempêtes de feu et de mort de la Seconde Guerre mondiale et, en même temps, la proclamation de leur nouvelle république, dont le paysage s’étend à l’est et à l’ouest de la vallée du Vardar, parsemé de rivières, lacs et montagnes.

Au cours de cette même année d’euphorie, alors qu’il fallait vite panser les blessures, mais aussi restaurer, construire, créer un système politique, façonner un mode de vie, bâtir les fondations d’une esthétique et d’une culture qui soient en accord le lieu, son passé et son avenir, un recueil de poésies est sorti de presse, sous le titre très modeste de Poèmes. Son auteur : Aco Šopov, « le poète partisan », comme on l’appelait affectueusement.

Ce petit livre renfermait des poèmes précieux, rédigés en caractères cyrilliques, qui allaient permettre à l’expression poétique et littéraire de langue macédonienne de s’ouvrir à de nouveaux horizons. Le « poète partisan » les avait écrits dans la terreur des batailles livrées par les résistants antifascistes de son pays, alors que le sang coulait à flots alentour. Teinté de souvenirs amers et de deuils douloureux, le pathos lyrique du jeune combattant a marqué de son sceau cette première phase de son œuvre, tout comme les suivantes: il est toujours resté attaché par des liens subtiles au plus profond de son être.

C’est à cette période de jeunesse que remonte le poème « Regard », reconnu comme l’un des chefs-d’œuvre de la poésie d’amour macédonienne […] Écrit dans la verve élégiaque la plus pure, il s’inspire de la figure de Vera Jocić, sa bien-aimée morte au combat, dont le poète honore la mémoire par des métaphores qui traduisent davantage ses sentiments intimes que les idéaux collectifs de l’époque. Il en va de même du poème « Amour », que l’on peut lire sur les pages de ce livre qui établissait les règles du jeu dans la littérature naissante de la jeune république et revigorait sa langue si longtemps ignorée et opprimée.

Avec Poèmes, la langue jusqu’alors désenchantée des Macédoniens commençait à prendre son envol […] Après tant d’intrusions étrangères qui avaient entravé leur littérature écrite, les conditions étaient désormais propices à sa survie et à son développement. Et Šopov de s’atteler à la tâche, en compagnie d’une poignée de ses confrères, comme Kole Časule, Blaže Koneski ou Slavko Janevski.

Pour redonner de l’éclat à l’expression littéraire nationale, le poète plonge dans le labyrinthe de l’écriture et de la parole de ses ancêtres, un labyrinthe dont il connaît bien tous les méandres, toutes les issues. Il manie les néologismes avec autant de savoir-faire que les archaïsmes, ces clés qui ouvrent la porte de l’univers incommensurable du symbolisme slave.

Très tôt Aco Šopov a appris à lire dans les cendres.

Le poète macédonien a toujours refusé les dogmes ou les idées absolues. S’il évoque quelque grand moment historique, par exemple, aucun héroïsme spectaculaire, aucun spectre du chauvinisme, aucune charge folklorique ne pèse sur son écriture dense et passionnée. Et quand le sens du merveilleux pointe dans sa poésie, on peut le considérer, certes,  comme bagage culturel hérité de son peuple, mais le souffle créateur de Šopov l’aura doté de vastes dimensions nouvelles.

Sa versification rigoureuse, qui inaugure de nouvelles voies poétiques, est entièrement traversée d’interrogations métaphysiques et de défis esthétiques. Sa sensibilité à fleur de peau et sa profondeur intellectuelle l’amènent à observer avec la plus grande intransigeance les capacités et les limites des ressources expressives dites de masse, propres au réalisme social, si présentes sur la scène culturelle des Balkans dans l’atmosphère d’euphorie dans l’après-guerre.

Très tôt Aco Šopov a appris à lire dans les cendres.

Ce poète, né à Štip, ville аu regard tourné vers les montagnes, s’est peu soucié des courants philosophiques et esthétiques qui fleurissaient sous diverses latitudes, rivalisant entre eux par leurs intentions « avant-gardistes ». L’homme, pourtant bien informé – journaliste, académicien et diplomate – ne doit rien aux unanimismes, tremendismes, futurismes et autres expressionnismes en vogue. En même temps, sa poésie est traversée du même flot de doutes et de convictions que la pensée d’un Sartre, d’un Camus ou d’un Mann.

C’est que sa poésie transcende les frontières.

Les poèmes « Femme à l’hivernage » ou « Baobab » sont tissés d’images et d’essences africaines dont il s’est imprégné durant son séjour, en sa qualité qu’ambassadeur de Yougoslavie, au Sénégal, pays présidé par un autre poète remarquable, Léopold Sédar Senghor.

L’expression lyrique de Šopov atteint des sommets extraordinaires lorsqu’il évoque les choses du passé avec des mots du présent ou les choses du présent avec les mots du passé, tâche difficile, s’il en est, dans le métier d’écrivain.

Très tôt Aco Šopov a appris à lire dans les cendres.

La fin de vie du poète macédonien a été tragique, mais ses poèmes demeurent vivants dans une multitude de langues. Pour ce qui est de notre traduction espagnole, nous avons veillé, dans chaque poème, à être absolument fidèle à la tension névralgique qui les parcourt, aux sinuosités qui les traversent, à la veine brûlante du poète.
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* Préface du livre Lector de cenizas, (Cinérémancien). Presentación selectión i traducción por Aurora Marya Saavedra. México: Cuadernos Cara a Cara, 1987, 93 p.