Unis par la poésie*

par Hamidou Sall

Hamidou Sall  et Svetlana Šopova, veuve d'Aco Šopov, à la Bibliothèque nationale et universitaire « Clément d’Ohrid », Skopje, le 21 mars 2006, Journée mondiale de la poésie, dans le cadre du lancement de l’Année Senghor en Macédoine. Mes chers amis. Je dis bien mes chers amis. Et d’ailleurs, pourrai-je seulement, Mesdames, Messieurs, vous appeler autrement ?

Pourrai-je ressentir pour vous autre chose que de l’amitié, en ce jour et à cet instant, ici, à Skopje, sur cette vieille terre de Macédoine où, depuis hier, ensemble nous célébrons un poète souverain, un homme de vaste culture, un politique de grande sagesse qui, au faite des honneurs et de la gloire politique, avait tiré sa révérence en quittant volontairement le pouvoir. pour retourner à sa poésie comme jadis, Cincinnatus Consul de Rome, s’en était retourné à sa charrue ?

Léopold Sédar Senghor était un ami de la Macédoine, et c’est parce que je le sais, c’est parce que mon cher Christian Valantin le sait, c’est parce que mon ami le Pr. Aloyse Ndiaye le sait que tous les trois, le cœur en fête, sans hésiter, nous avons répondu à votre invitation pour venir ici, sur cette terre désormais chère à nos cœurs, vous apporter, dans la bonne parole senghorienne, le message d’amitié et de fraternité de notre pays le Sénégal mais aussi celui de la Francophonie.

Ami de la Macédoine, Léopold Sédar Senghor l’était. Il était aussi l’ami d’un grand macédonien, un fils de votre pays qui, comme lui, était poète.

Ils étaient tous les deux au cœur des affaires de leur pays et le service de l’Etat les avait fait se rencontrer.

C’était en 1971, Senghor était Président de la République du Sénégal et il avait reçu les lettres de créances par lesquelles la République Fédérative de Yougoslavie avait envoyé à Dakar, Monsieur Aco Šopov, comme ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire.

Seulement, le hasard, si tant est qu’il existe, avait fait que Senghor et Šopov n’étaient pas seulement politiques, pas seulement Président du Sénégal et Ambassadeur de Yougoslavie, ils étaient aussi tous les deux attachés, par les plus profondes fibres de leur chair, à cette formidable capacité d’émerveillement qui passe par le chant intérieur et qui s’appelle tout simplement la poésie.

Par delà leurs fonctions respectives, la poésie les avait beaucoup rapproché et avait tissé entre eux des liens d’amitié.

J’ai eu pour ma part, le bonheur d’avoir connu Senghor, et mieux encore, j’ai eu l’immense honneur d’avoir été dans son intimité et d’avoir grandi à son ombre. Il était l’ami et le compagnon politique de mon grand-père et son dernier fils Philippe Maguillen était mon ami, mon frère.

Je dois beaucoup à Léopold Sédar Senghor. Je lui dois en très grande partie le goût et l’amour de la poésie, un goût et un amour qui, au fil du temps et bien après mes années d’études, sont devenus une passion faisant de cet art majeur mon compagnon de tous les jours.

Or donc, quelques trente ans après l’arrivée de Šopov à Dakar, voici qu’un soir, quelque part dans Paris, au cours d’une soirée de présentation d’un livre, le hasard, encore lui, me fit rencontrer une dame qui retraçait la vie et le parcours de son père. Et son père était poète et l’auteur de l’ouvrage s’appelle Jasmina Šopova. Jusque là rien de particulier, mais tenant l’ouvrage dans mes mains et incapable de le pénétrer car n’ayant pas la science de l’écriture cyrillique, j’ai dû me contenter de la raison-œil, ma raison-étreinte.

Dans un mouvement compensatoire de mon ignorance, je me mis à tourner les pages du cahier photographique de l’ouvrage et subitement mon œil se figea sur un visage familier et la photo déclencha quelque chose en moi. Je sentis qu’il y avait là, quelque chose qui ne m’était pas inconnu.

Quelques mots échangés avec les Šopov, la mère et la fille, une évocation de Dakar et d’une visite officielle que Senghor avait effectuée ici sur vos terres, me voici parti dans une fraternité qui me vaut l’honneur d’être ici aujourd’hui pour vous entretenir de Senghor l’humaniste, le pionnier et bâtisseur mais aussi pour saluer avec vous la traversée glorieuse de tout un siècle par un homme d’exception qui était aussi un poète majeur et souverain.

Aux côtés des grands poètes Aimé Césaire et Léon Gontran Damas, Senghor avait été l’un des termes de la trinité insurrectionnelle qui nous offrit la Négritude.

Grands défenseurs des valeurs de civilisations du monde noir, ils avaient vaillamment contribué à la déconstruction de cette anthropologie coloniale qui refusait à l’homme noir son humanité.

Evoquant Senghor, voici que je nomme Césaire, le plus que frère, comme il l’appelait. Aimé Césaire

Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor avaient un ami répondant au nom de Petar Guberina.

En été 1935, il y a plus de soixante-dix ans, Guberina avait invité le jeune Césaire à venir passer des vacances dans sa ville natale à Šibenik. Au bout du petit matin de son premier jour sur cette terre dalmate, ouvrant la fenêtre de la chambre où on l’avait installé, il vit au large une île. Quelle ne fut sa surprise lorsqu’il s’entendit dire que cette île s’appelait Martinska, c’est-à-dire l’île de Saint Martin. Et sa Martinique natale n’est rien d’autre que l’île de Saint Martin.

C’est donc là, non loin d’ici, ayant dans sa perspective une île qui lui rappelait la sienne, que cet ami de Léopold Sédar Senghor, a défaut de feuille de papier, écrivit sur un cahier que lui avait donné son ami Petar quelques unes des magnifiques pages de ce qui allait devenir le monumental Cahier d’un retour au pays natal.

Hasard me direz-vous encore ! Or donc, c’est là que devait naître ce maître livre de bord qui allait embrasser, par la flamme de la parole poétique, la vie de plusieurs générations d’hommes et de femmes qui, toujours et à jamais, salueront en Césaire le grand poète fondateur d’une culture et d’une nation et dont André Breton a dit qu’il était l’auteur de l’un des plus grands monuments lyriques de l’histoire de la littérature universelle.

Et vous me direz que c’est encore le hasard si je vous dis qu’un des frères de Petar Guberina qui était médecin, exerça de longues années sa profession au Sénégal, dans le pays de Léopold Sédar Senghor.

Plus que jamais, nous avons besoin de la poésie, surtout en cette singulière époque d’un monde en proie à l’instinct carnassier de ces fauves adeptes d’un consumérisme sans boussole dans un tout marché qui nous enfoncera dans un sur-place existentiel aux antipodes de toute la tendresse dont a besoin de s’alimenter notre âme.

Nous aurons toujours besoin de la poésie pour ré-enchanter un monde désincarné.

Si nous sommes soucieux de maintenir vivante la flamme de l’espérance au-dessus de la cendre des désillusions et des épreuves, nous devrons tous ensemble poursuivre notre combat pour la poésie et prêter une plus grande attention à la parole d’Aco Šopov et de Léopold Sédar Senghor.

Et n’oublions pas le mot du poète : « Il y a encore des chants à chanter au-delà des hommes** ».

Oui Mesdames Messieurs, mes chers amis, le poète est bien ce guetteur qui prête l’oreille aux chants de plénitude qui éclairent la nuit.

Avec Senghor et Šopov, je salue la poésie dans son mystère, dans sa claire beauté, dans sa sombre beauté, dans son sens opératoire et dans son sens prophétique.

* Allocution prononcée lors de l’hommage à Senghor, à la Bibliothèque nationale et universitaire « Clément d’Ohrid », Skopje, le 21 mars 2006, Journée mondiale de la poésie, dans le cadre du lancement de l’Année Senghor en Macédoine.


** Vers de Paul Celan.