Soleil noir

I.
Soleil noir sans levant ni couchant,
sans ciel à prier, ni terre à prendre.

Qui désire s’abreuver à ton éclat
est exilé de la géhenne, exilé de l’Éden.

Les herbes s’agenouillent, les arbres courent pieds nus
devant ta fleur en flamme porteuse de cendres noires.

Soleil noir, oiseau déguisé en astre,
qui croit t’avoir saisi ne sait pas ce qu’est l’abîme.

Soleil noir, noir, sans levant ni couchant,
soleil noir pour assoiffés qui accostent le rivage.

II.
De quel pays inconnu, comment viens-tu
ô soleil noir, oiseau qui picore l’arbre vivant ?

Quel sorcier t’a envoyé, par quels pouvoirs secrets,
arc-en-ciel dessus trois cents Volga et trois cents Nil ?

D’où vient ce baudrier céleste, ruban chamarré
entre les galaxies obscures et nos deux univers ?

Est-ce ma douleur avant même la souffrance,
avant même de te voir dressé comme barricade astrale ?

Ô soleil noir, qui donc te pose sur mes épaules
pour que je te porte, poème, à la place de ma tête ?

III.
Où me mènes-tu à présent, quel antre sourd
saura garder tous nos secrets ?

Les étoiles nous regardent, mais les étoiles sont aveugles.
Le monde n’a plus que nous, deux étocs confondus.

Mais qui donc nous guette, quel est cet architecte
qui nous emmure vivants dans une pyramide morte ?

Ô poème, terre, femme, ô vie et mort à la fois,
aujourd’hui je boirai tout ce que tu m’offres.

Soleil noir, sans levant, ni couchant.
En vain je t’adresse une prière guerrière.

Aco Šopov, Cinérémancien (Гледач во пепелта), 1970
Traduit par Edouard J. Maunick, Anthologie personnelle, 1994