Avec les doigts

Qu’espérer d’un vieux? qu’il attende son tour chez les spécialistes

ils confirmeront – on s’en doutait –
son irrémédiable déchéance

qu’il tue le temps

comme lui ses désirs  prennent leur retraite sans jouir
de la vie
du passage
du respire

ses proches,
-la ville-,
se vengent de ses niaiseries d’antan
de sa pétulance

les marches s’ajoutent aux marches
des trottoirs glissants
à peine une épingle
un petit marteau
lui brisent ses fausses dents
dans le lavabo de l’hôtel
pour en rajouter
les djinns de la nuit les jettent  par la fenêtre
et les voisins se plaignent du bruit
intempestif

se jouer des vieux
il y en a qui disent qu’ils puent comme des clochards
ou comme les murs des prisons

il est vrai que l’odeur d’une classe d’étudiants
l’été
différemment
soulève le cœur

le vieux habite un  immense pays de gens refroidis
par le remords et les temps conditionnels
un pays de peter pan
aux crasseux  petits princes détrônés
la parcimonie
avec laquelle ils ouvrent leurs portefeuilles
ne règle rien

un pays d’excroissances, de tremblements et de toux
tapissé de cauchemars

moi lazare je transmets
au retour de l’académie
tradition oblige
de précieux croûtons, édits de tendresse

l’arc-en ciel se mange avec les doigts
la rosée dilue la mauvaise haleine

cachées dans les poches
les pierres précieuses rendent difficile
le vol
les jeter dans le firmament l’allège

déchiffrer les alphabets dans la découpe des nuages
dépoussière la pénurie

jeter la coupe
jusqu’à ce qu’à la fin elle se brise
dans une pluie illuminée de particules

de toute façon quelle autre utilité ont les vases
les gens
les collants
les maisons
les éléphants

sinon de se briser
comme ça

d’un coup
et en tout état de cause

Luisa Futoransky
Traduit de l’espagnol par Nelly Roffé dans Les Orties de Saorges, Les Editions de la Grenouillère/Editorial Leviatán, 2013